Le projet de loi 9 sur la laïcité, fraîchement déposé à Québec, avance sous une bannière officielle : celle de renforcer la neutralité religieuse dans la fonction publique. En vérité, il souffle un vent glacé sur les libertés locales et les communautés minoritaires, déjà trop souvent mises à la marge. D’un ton bureaucratique, cette loi prétend harmoniser les pratiques… tout en imposant aux municipalités des exigences aussi sévères qu’onéreuses. La laïcité devient ici moins un principe de cohabitation sereine qu’un instrument de surveillance verticale — où un formulaire mal rempli pourrait coûter cher à une petite mairie de région.
La perspective centralisée du gouvernement Legault tranche brutalement avec la diversité culturelle vécue au quotidien dans les villes. À Trois-Rivières ou à Laval, où cohabitent mosqués, églises évangéliques, temples et centres communautaires juifs, cette uniformisation provinciale sonne désespérément hors-sol. Élu.es municipaux et élu.es scolaires dénoncent une charge administrative impossible à assurer sans nuire au tissu social. « C’est comme si on nous demandait de devenir inspecteurs de convictions intimes », résume un maire de la Montérégie.
Ce n’est pas seulement une affaire de paperasse. C’est la logique punitive qui écœure : la menace de mesures disciplinaires, les évaluations de conformité idéologique, et la formation obligatoire dans des cadres rigides. Loin d’instaurer un climat apaisé, cette mécanique crée un réflexe de peur, voire de délation. Une professeure voilée pourra-t-elle entrer dans une bibliothèque municipale sans être soupçonnée ? Un agent public portant une kippa devra-t-il cocher une case « neutre » tous les six mois ? À force de vouloir purifier l’espace institutionnel, on finit par le vider de sa sensibilité humaine.
La laïcité, faut-il le rappeler, n’est pas une religion d’État mais une garantie de liberté pour tous. Plutôt que ce zèle réglementaire, pourquoi ne pas penser une laïcité ancrée dans le réel, contextualisée selon les besoins et les visions locales ? La France, pourtant souvent pointée du doigt, laisse davantage d’espace aux communes dans la gestion pragmatique du vivre-ensemble. En Tunisie, la laïcité évolue dans la tension constante entre héritage religieux et égalité citoyenne — mais elle n’oublie jamais que la paix civile est une construction patiente, pas un décret.
Parce que la vraie neutralité ne se décrète pas depuis un bureau ministériel, elle se tisse au quotidien, à travers un dialogue sincère entre institutions et communautés. Tant qu’on continuera à légiférer sur la cohabitation sans écouter ceux qui la vivent, on sème davantage le ressentiment que la justice. À trop vouloir laver la République de toute trace spirituelle visible, on oublie que sous les apparences, c’est le tissu social qu’on risque de délaver.





