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Résister à la fatigue démocratique : l’urgence de rester éveillés

Il ne neige pas encore sur nos libertés, mais le givre s’installe. Le verglas démocratique dont parlait l’éditorial de ce matin n’est pas spectaculaire : pas de fracas, pas même de vent. Seulement ce silence lent où s’efface l’exigence commune, diluée dans des notifications, des écrans, des agendas trop pleins pour l’essentiel. Ce n’est pas un régime qui chavire mais une culture qui se relâche, une vigilance qui sommeille. Nous croyions les institutions solides, et peut-être le sont-elles encore ; mais les appuis invisibles — le sens collectif, la parole partagée, l’écoute fondée sur le respect — se fissurent. Sous la neige, les lignes de fracture sont tenaces.

Le délitement démocratique ne vient pas d’un coup d’État, mais d’une fatigue sérielle : celle de voir la promesse non tenue, les questions esquivées, le langage dévoyé. Dans les salles de rédaction comme dans les cuisines ordinaires, c’est une même lassitude civique qui gagne. Elle se nourrit du cynisme algorithmique et de l’indignation bookmarkée. Le consumérisme émotionnel de nos plateformes réduit nos attachements à des likes sporadiques, et chaque défaite morale est traitée comme une anecdote paradoxale. On n’y croit plus, tout simplement. C’est cela, le vrai danger : non pas que la démocratie échoue, mais que plus personne ne la désire ardemment.

Nous devons pourtant la désirer encore, et avec lucidité. Car l’histoire n’a jamais été linéaire — elle vacille, elle résiste, elle reprend. Le penseur Falardeau, que les temps présents rendent presque prophétique, disait : « Les jeunes ne sont pas désabusés : ils sont dégoûtés. » C’est peut-être là qu’habite une espérance honteusement abandonnée — dans ce dégoût indigné qui attend encore d’être articulé. Il ne s’agit pas d’un retour romantique à un passé idéalisé, mais d’un renouvellement de l’engagement : modeste et têtu, à visage découvert, dans les gestes ordinaires de solidarité, de refus, de parole.

Les forces de dissociation sont trop confortables pour être perçues comme des menaces. Elles sont chatoyantes, connectées, ergonomiques. Mais sous leur surface avenante, elles nous désapprennent à penser ensemble. En remplaçant le débat par l’algorithme, la nuance par l’écho, l’autre devient l’inutile. Chaque individu devient son propre centre, délié — littéralement — des autres. C’est cette désagrégation de la corde civique qu’il faut interroger. Lire un journal comme on ouvre une fenêtre sur l’altérité. Écouter sans déjà répondre. Participer pour autre chose qu’un gain personnel. Ces gestes, aujourd’hui à contre-courant, bâtissent une résistance douce, mais durable.

Résister n’est pas un acte héroïque ponctuel : c’est une habitude de soin. Une discipline sensible. La démocratie ne meurt jamais spectaculairement — elle se glace d’abord dans les violons du confort, dans les fauteuils du scepticisme. Mais elle renaît aussi par contagion : une parole qui réveille, un geste qui inspire, un regard qui soutient. L’hiver démocratique n’est pas une fatalité si nous en refusons la torpeur intellectuelle. Rester éveillés, ensemble — voilà peut-être la tâche politique la plus urgente de notre époque oublieuse.

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