Le départ de Stellantis de sa coentreprise canadienne de batteries provoque un véritable séisme dans un secteur stratégique pour la transition énergétique. L’entreprise, qui codirigeait l’usine NextStar Energy à Windsor avec LG Energy Solution, se retire à un moment critique — alors que l’État canadien et ontarien ont investi près de 15 milliards de dollars pour soutenir cette filière. Ce désengagement force une relecture urgente de notre stratégie industrielle : jusqu’à quel point peut-on dépendre de partenaires privés pour conduire un virage aussi fondamental que celui de l’électrification du transport?
Du point de vue économique, l’abandon de Stellantis soulève d’importants risques de rentabilité pour les investissements publics déjà consentis. Ces fonds, justifiés par la promesse de retombées durables en matière d’emplois et de chaînes d’approvisionnement locales, risquent maintenant de produire un rendement inférieur aux attentes, voire nul en cas de fermeture ou de ralentissement majeur des opérations. Cela pose la question de la gestion des risques par l’État : les garanties prises étaient-elles suffisantes? Le modèle de partenariat public-privé actuel présente une asymétrie prononcée où les profits sont privatisés, mais les pertes largement socialisées.
À l’échelle industrielle, le projet de Windsor devait symboliser l’éveil du Canada en tant qu’acteur du virage vert mondial. Or, le retrait d’un acteur-clé comme Stellantis révèle la fragilité d’une approche qui mise essentiellement sur des multinationales. Contrairement à l’Europe, qui lie ses aides à des critères de rendement écologiquement et socialement responsables, le Canada semble avoir donné beaucoup, sans contreparties robustes. Le résultat : une dépendance industrielle qui rend notre politique climatique vulnérable aux décisions de conseils d’administration étrangers.
Sur le plan de l’emploi, ce revirement inquiète. Même si LG Energy affirme maintenir le projet pour l’instant, le signal envoyé est celui de l’incertitude — pour les milliers de travailleurs potentiels, pour les PME locales intégrées à la chaîne, pour les centres de formation en pleine réorientation. La transition énergétique ne peut se faire par à-coups ni par simples coups de volant improvisés. Elle nécessite une planification, des appuis stables, et surtout, une capacité de pilotage public accrue. Les États qui réussissent sont ceux qui jouent un rôle plus direct et stratégique, et pas uniquement celui de bailleur de fonds ou spectateur inquiet.
La solution n’est ni de renoncer à l’électrification ni de diaboliser les investisseurs privés, mais de mieux baliser le terrain. Cela peut passer par une réinternalisation partielle des filières critiques, l’établissement de clauses de sortie dissuasives dans les contrats, ou encore la création d’un fonds public de souveraineté industrielle. Si l’on veut que les milliards engagés servent réellement à transformer notre économie, il faut que l’État devienne un acteur structurant, capable d’orchestrer la transition plutôt que de la suivre en espérant le meilleur. Autrement, les Canadiens continueront de payer — sans garantie de résultats.





