Une autre pause qui en dit long : le projet de requalification de l’ancien hôpital Royal Victoria en campus universitaire est suspendu, officiellement pour « retour à la planche à dessin ». Ironiquement, ce dessin-là s’apparente de plus en plus à une esquisse fantôme, victime d’un trop familier dilemme québécois : quand il s’agit de financer le savoir, les coffres semblent toujours vides. Pourtant, transformer ce site historique en bien commun intellectuel aurait été un coup de maître. Au lieu de cela, il reste un géant endormi, figé au sommet du mont Royal, à l’image de notre ambition collective pour l’enseignement supérieur.
Cette inertie contraste cruellement avec les exemples inspirants ailleurs. À Barcelone, l’ancien hôpital de la Santa Creu est devenu bibliothèque nationale. À Lyon, l’Hôtel-Dieu a trouvé une seconde vie mêlant connaissances, santé et culture. Là-bas, on comprend que le patrimoine n’est pas qu’un décor de cartes postales : c’est une matière vivante, à animer selon les besoins sociaux d’aujourd’hui — pas exclusivement pour les logiques de profit immobilier. Ce que le Royal Vic aurait pu représenter, c’est justement une vision du savoir comme bien public, ancré dans un lieu symbolique ouvert sur la ville.
La suspension du projet est aussi un miroir cinglant de notre rapport au savoir : on l’admire en théorie, on le sous-finance en pratique. Les universités québécoises tirent la langue depuis belle lurette : bâtiments vétustes, surcharges de personnel, services étudiants précaires. Dans un monde globalisé où l’éducation est un outil d’émancipation essentiel, laisser en plan un projet aussi ambitieux revient à renoncer à notre rôle dans la circulation du savoir. D’autant que l’enjeu n’est pas qu’académique : un campus au Royal Vic aurait pu devenir un laboratoire vivant de recherche sur les migrations, les écologies urbaines ou les inégalités nord-sud — des sujets qu’on prétend prioritaires.
Mais voilà : face aux grands récits collectifs, la peur du coût l’emporte sur la vision politique. On réduit la question à des colonnes comptables, oubliant que la valeur sociale d’un projet ne se résume pas à son budget. Qui a accès à la ville ? À ses symboles ? À ses institutions de savoir ? Le Royal Vic, ex-hôpital créé pour soigner les plus vulnérables, aurait pu redevenir un lieu d’inclusion. À la place, on assiste à un repli frileux. Comme si, en 2026, rêver une université publique, gratuite et connectée au monde réel relevait de la science-fiction.
Au bout du compte, cette histoire dépasse Montréal. Elle s’inscrit dans un contexte mondial où les biens communs sont sans cesse repoussés, neutralisés, dévitalisés. C’est un scénario bien connu dans les villes du Sud Global, où les élites sacrifient espaces publics et institutions civiques à l’autel du capital. De Johannesburg à Tunis, les militants le disent : « le terrain est là, les idées aussi — ce qui manque, c’est la volonté ». Peut-être faut-il faire le voyage inverse, regarder ces résistances du Sud pour comprendre ce que nous perdons ici, un projet suspendu après l’autre.





