Depuis plus de deux décennies, Postes Canada suit une trajectoire difficilement réversible : une montée progressive de la sous-traitance dans ses opérations, en particulier dans le transport du courrier. Ce virage, amorcé dans les années 1990 sous prétexte de compétitivité, s’aligne davantage avec une logique néolibérale de réduction des coûts apparents que sur une stratégie de renforcement du service public. À première vue, externaliser les services semble alléger la facture de la société d’État. Mais ce calcul omet une foule de coûts cachés que les économistes appellent « externalités négatives » — perte de qualité du service, précarisation des conditions de travail, et affaiblissement des économies locales.
Les données récentes, mises en lumière par plusieurs enquêtes journalistiques, révèlent une explosion du nombre de contrats à durée déterminée, souvent accordés à des sous-traitants dont les chauffeurs gagnent jusqu’à 40 % de moins que leurs homologues salariés. Ces écarts sont d’autant plus inquiétants qu’ils touchent des travailleurs qui, malgré tout, exercent des fonctions cruciales dans la chaîne logistique. En parallèle, les employés réguliers — dont le nombre diminue — voient leurs conditions de travail se détériorer, confrontés à des horaires plus rigides et à une pression accrue due à la perte de main-d’œuvre expérimentée. Ce climat contribue à une fragilisation systémique du service postal, jadis un pilier de cohésion sociale et territoriale.
Les effets ne s’arrêtent pas aux portes de la société d’État. Dans les petits centres urbains et les régions, le recours aux entrepreneurs locaux à statut incertain empêche la création d’emplois stables et contribue à une économie à bas salaires. En misant sur des contrats temporaires, souvent moins syndiqués, Postes Canada affaiblit l’un des rares vecteurs économiques assurant un revenu décent hors des grands centres. Cette approche à courte vue augmente la précarité économique là où les effets multiplicateurs d’un emploi de qualité seraient pourtant les plus bénéfiques.
Contrairement à une idée reçue, plusieurs pays ont réussi à maintenir des services postaux publics efficaces sans céder massivement à la sous-traitance. En Suède, en Finlande ou même en France, des modèles hybrides, misant sur l’automatisation judicieuse et la gestion publique responsable, ont permis de contenir les coûts tout en préservant la qualité de l’emploi. Ces exemples montrent que l’équilibre est possible : la rigueur budgétaire n’a pas à se faire au détriment des travailleurs ou de la mission sociale des entreprises publiques. Encore faut-il sortir de cette obsession de la réduction des coûts à tout prix pour penser en termes de valeur collective.
À l’heure où le PDG de Postes Canada doit s’expliquer devant les parlementaires, l’enjeu dépasse la seule ligne budgétaire. Il s’agit de choisir entre un modèle public au service de tous, ancré dans le tissu socio-économique du pays, ou une entreprise au fonctionnement fragmenté, dictée par la logique contractuelle du marché. Pour une institution dont le mandat est d’unir un territoire vaste et divers, le choix devrait être guidé autant par les données que par l’équité. Une société d’État peut – et doit – incarner plus qu’un centre de coûts : elle peut et doit devenir un levier de justice économique.





