Le fil ténu qui tisse nos démocraties se fendille à force d’exceptions justifiées. Au Québec comme aux États-Unis, on observe, sous des formes différentes mais convergentes, une mise en tension continue entre le pouvoir exécutif et les principes fondateurs du droit. Sous couvert d’agir vite, efficacement, ou dans l’urgence — sanitaire, sécuritaire, économique — les gouvernements recourent à des mécanismes d’exception qui, peu à peu, deviennent la norme. Ce faisant, ils déplacent la frontière du légitime, altérant au passage l’idée même de ce que signifie gouverner dans un cadre démocratique. Et, insidieusement, la coutume remplace la loi.
Au sud de la frontière, les abus récents autour de la Cour suprême, les tentatives répétées de contourner les droits électoraux, ou encore les restrictions imposées aux libertés fondamentales s’inscrivent dans une logique d’érosion. Ici, chez nous, les projets de loi adoptés sous bâillon, le recours récurrent à des dispositions dérogatoires ou les réformes de structures sans consultation réelle montrent un même mépris croissant pour les garde-fous institutionnels. On ne brise pas les règles frontalement : on les tord, on les rend silencieuses. Et comme le disait si bien une vieille maxime légale : lorsque le pouvoir devient routine, le droit devient fantôme.
Ce qui m’inquiète n’est pas seulement l’autoritarisme latent, mais la banalisation qui l’accompagne. Chaque geste d’exception non contesté devient un précédent. Chaque silence des institutions démocratiques, une complicité tacite. Chaque protestation balayée d’un revers de main, une victoire de l’arbitraire sur le délibératif. On finit par croire, ou feindre de croire, que c’est ainsi que fonctionne « la gouvernance moderne », que le consensus est désuet, que le débat est un luxe inefficace. Nous sommes en train de fabriquer une post-démocratie qui s’ignore encore elle-même.
Or, la démocratie ne se réduit pas à des élections périodiques. Elle vit d’un sol fertile fait de droit, de transparence, de contre-pouvoirs solides et d’une culture civique vibrante. Elle repose sur cette capacité à dire non, à résister même quand c’est difficile, même quand c’est impopulaire. L’état de droit n’est pas un obstacle à l’action politique : il en est la condition. Oublier cela, c’est confondre vitesse et justice, efficacité et bien commun. La démocratie n’est pas une machine qu’on optimise — c’est une éthique qu’on pratique.
Il nous faut redéfinir avec exigence notre pacte démocratique. Réaffirmer, sans naïveté mais avec courage, que la transparence importe plus que le rendement, que le débat est plus précieux que le contrôle. Cela demande une vigilance constante, une mémoire, et surtout une volonté collective de ne pas céder à la facilité du pouvoir qui s’autojustifie. Il y a urgence de sens. Car c’est par la reconquête du sens que naît la possibilité d’une démocratie réelle, enracinée, à hauteur humaine — non pas un simulacre technocratique, mais une œuvre éthique en mouvement.





