La récente série d’arrestations visant un réseau lié aux Hells Angels, notamment autour de Stefan Cazzetta, met en lumière un vieux réflexe sécuritaire : réagir par la force aux manifestations visibles de l’économie souterraine. Plus d’une vingtaine de perquisitions ont eu lieu, ciblant principalement des activités de trafic de stupéfiants. Derrière ces chiffres et ces descentes se profile pourtant une problématique bien plus vaste : celle d’un tissu économique effiloché dans lequel prospèrent les organisations criminelles.
Historiquement, ces réseaux florissent dans les zones marquées par le désinvestissement public, la pauvreté persistante, et une mobilité sociale atrophiée. Selon les données de l’IRIS, les quartiers les plus touchés par les coupures de services sociaux sont aussi ceux qui présentent une présence accrue d’activités illicites. L’économie parallèle n’existe pas en marge de notre système : elle comble les vides laissés par un modèle économique qui peine à inclure tous ses citoyens. Autrement dit, là où la légalité n’offre ni revenu stable ni dignité, le crime devient une stratégie de survie — et parfois de réussite.
Or, le caractère répétitif des coups policiers invite à réfléchir. Depuis les années 1990, chaque onde de répression contre le crime organisé est suivie d’une réorganisation plutôt que d’un réel recul de ces réseaux. De Montréal-Nord à Saint-Jérôme, les joueurs changent, les opérations se renommant, mais les mécanismes restent les mêmes. Comme le rappelait la chercheuse Karine Gagnon dans une étude de 2024, « on traite les symptômes, mais jamais la maladie : l’inégalité structurelle ». Sans politique d’inclusion économique forte, les arrestations massives ne font que repousser le problème à demain.
Plusieurs experts en criminalité et en politiques sociales appellent à un virage : développer des programmes d’insertion économique ciblés, investir dans l’éducation et l’emploi local, et surtout, démanteler les filières de blanchiment d’argent dans les secteurs commerciaux légitimes. Car c’est là un autre angle du phénomène : une partie du crime organisé recycle ses profits dans la restauration, l’immobilier ou le sport semi-professionnel. En 2022, l’UPAC estimait déjà que les secteurs économiques touchés par ces pratiques représentaient plusieurs centaines de millions de dollars par année au Québec. Le crime ne reste pas dans la rue; il infuse, transforme et façonne même l’économie officielle.
Face à ce constat, un choix de société s’impose : soit maintenir une approche majoritairement punitive avec ses effets à court terme, soit s’attaquer aux causes profondes de la criminalité, avec des politiques structurelles, inclusives et préventives. L’État a les outils — statistiques, leviers budgétaires, expertise terrain — pour le faire. Reste la volonté d’accepter que la lutte contre le crime passe aussi, et peut-être d’abord, par la justice sociale. Dans un monde où l’argent sale sait se faire propre, redonner sa légitimité à l’économie légale devient une urgence collective.





