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REER bonifié: promesse solidaire ou privilège caché ?

Les Régimes enregistrés d’épargne-retraite bonifiés (REER+) des fonds de travailleurs comme celui de la FTQ sont bien plus qu’un simple outil d’épargne : ils incarnent une ambition politique née des mouvements syndicaux, visant à démocratiser l’accès à l’investissement. Offrant aux cotisants une double incitation fiscale (crédit fédéral de 15 % et provincial de 15 à 25 %), ils attirent chaque année plus de 700 000 Québécois. Mais ces avantages fiscaux substantiels, financés par l’ensemble des contribuables, soulèvent une question de redistribution : bénéficient-ils vraiment aux travailleurs ou bien consolident-ils des structures opaques d’investissement sous gestion syndicale ?

En 2024, les Québécois ont investi près de 1,2 milliard $ dans les fonds de travailleurs, attirés par les déductions fiscales et le sentiment de participer à une finance plus solidaire. Pourtant, selon Statistique Canada, le décile de revenu médian supérieur regroupe plus de 48 % des cotisants, ce qui relativise l’image d’outil populaire. Par ailleurs, seuls 19 % des ménages à revenu annuel sous 40 000 $ participent aux REER+—malgré leur public cible présumé. Cela montre que l’outil est sous-utilisé par ceux qui en ont le plus besoin, souvent par manque de liquidités pour cotiser ou de connaissance du produit.

Les gestionnaires de ces fonds, eux, ne sont pas à plaindre : avec des frais de gestion parfois supérieurs à 1,5 %, les fonds de travailleurs comptent parmi les véhicules les plus coûteux du marché. S’ajoute à cela une gouvernance parfois trouble, où les syndicats siègent à la fois comme promoteurs, administrateurs… et bénéficiaires politiques du rayonnement induit. Si l’objectif était de renforcer l’économie locale et soutenir les PME, les impacts sont plus complexes à tracer : selon un rapport du CIRANO, à peine 32 % des investissements sont dirigés vers des entreprises répondant directement à des critères de développement régional ou social.

En comparaison, les comptes d’épargne libre d’impôt (CELI) ou les REER réguliers offrent une flexibilité plus grande et des frais moindres—mais sans l’incitatif fiscal bonifié. Peut-on imaginer une politique fiscale plus équitable ? Pourquoi, par exemple, ne pas plafonner le crédit REER+ selon le revenu ou bonifier davantage les cotisations des bas revenus ? Une réforme fiscale progressive pourrait transformer cet outil en véritable levier de lutte contre les inégalités, à l’image de certains programmes scandinaves où l’investissement citoyen est encouragé dans une logique d’égalisation économique, non simplement d’épargne différée.

Il ne s’agit pas de démolir les REER+ mais d’en moderniser la promesse. En réconciliant transparence, équité fiscale et impact social mesurable, cet outil pourrait devenir à la fois plus juste et plus efficace. Pour cela, il faut des données ouvertes sur les retombées locales des fonds, une gouvernance citoyenne exemplaire, et une refonte du modèle fiscal qui favorise vraiment les ménages vulnérables. Le capital solidaire ne doit pas être réservé à ceux qui ont déjà les moyens d’épargner : il doit d’abord servir ceux pour qui l’épargne reste un privilège inaccessible.

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