Alors que les ministères pilotés par Mark Carney distribuaient récemment 2,9 millions de dollars en primes à leur personnel politique, une question fondamentale s’impose : à qui servent réellement nos impôts ? Ces montants, versés dans un contexte budgétaire serré, soulèvent des doutes sur la hiérarchie des priorités publiques. Selon les données officielles, près de 80 hauts responsables ont reçu des sommes individuelles allant jusqu’à 49 000 dollars, bien au-delà de la rémunération annuelle médiane d’un préposé aux bénéficiaires. Le contraste est d’autant plus frappant que ces primes interviennent alors que les services publics doivent composer avec des compressions et des ressources limitées.
Le gouvernement justifie ces paiements en évoquant la performance et la rétention des talents. Mais cette logique managériale, empruntée au secteur privé, se heurte à la réalité du secteur public : on parle ici de fonds publics, destinés en principe à améliorer les conditions de vie de la population, pas à gratifier les élites administratives. Si récompenser le mérite est légitime, encore faut-il que les critères soient transparents et équitables — or, aucun bilan précis de ces performances n’a été publié. Et dans un pays où l’on débat presque chaque semaine du sous-financement des écoles et des hôpitaux, la symbolique de telles primes devient politiquement et socialement lourde à porter.
Le clivage entre les rémunérations dans la haute fonction publique et celles du personnel de première ligne s’accentue. Un éducateur en CPE gagne en moyenne 45 000 $ par année. Le bonus d’un chef de cabinet dépasse parfois ce montant. Cette asymétrie alimente un ressentiment palpable, que l’on retrouve dans les propos d’une lectrice bouleversée : « Ma fille a sauté un repas cette semaine. Et eux, ils se donnent des bonis ? » Ce témoignage, aussi brutal que réel, met en lumière le fossé croissant entre les décideurs et les citoyens qu’ils représentent.
L’enjeu ici dépasse le seul cas Carney et touche à la question plus large de l’allocation budgétaire en période d’incertitude économique. Comment justifier des primes généreuses pendant que plusieurs programmes sociaux se battent pour survivre ? Selon une étude de PBO Canada, chaque million consacré à l’administration gouvernementale pourrait financer 20 000 repas dans les écoles ou 15 postes à temps plein en soins de santé. Une gestion des deniers publics sensible aux écarts sociaux exigerait davantage de rigueur et d’équité dans de telles décisions.
Au fond, il ne s’agit pas de nier l’importance d’une gestion compétente au sommet de l’État. Mais il faut rappeler que le contrat social repose sur la légitimité des choix publics. Et celle-ci s’érode quand les signes extérieurs de privilège s’accumulent au sommet pendant que la base peine à joindre les deux bouts. Une démocratie adulte se mesure à sa capacité à conjuguer efficacité et justice — pas à récompenser ses gestionnaires pendant que ses enfants ont faim.





