Dans chaque rédaction, une bataille invisible s’écrit entre les lignes : celle du choix de la langue. Ce n’est pas un détail technique, c’est un acte politique. Quand un média bascule vers l’anglais par réflexe, il ne traduit pas seulement des mots : il traduit ses allégeances. Il dit, en creux, quels publics comptent et lesquels peuvent attendre. Et ce glissement, sous couvert d’efficacité mondiale, sert trop souvent les mêmes logiques de domination culturelle que le capitalisme numérique adore.
Pour les minorités linguistiques, cette hiérarchie imposée ressemble à un barrage posé en travers de l’accès à l’information. Une langue dominante devient un filtre, un péage. Dans nos quartiers populaires, sur les terres autochtones, dans les mouvements queer ou écoféministes, combien de voix disparaissent parce qu’elles ne cochent pas la case du monolinguisme anglo-compatible ? À force de penser le lectorat comme une masse homogène, on finit par effacer celles et ceux qui naviguent entre les idiomes comme on traverse des frontières.
Les rédactions francophones, elles, subissent une autre pression : l’injonction à se rendre « internationales » en adoptant l’anglais comme passeport. Ce réflexe, répété des milliers de fois dans les salles de presse et les plateformes, produit une érosion lente, presque imperceptible, de la culture francophone elle-même. On nous dit que ce n’est qu’un pragmatisme technique ; mais on sait bien que les effacements culturels commencent souvent par des concessions minuscules, des mots remplacés, des titres édulcorés.
Dans les espaces numériques, l’anglais est devenu le point d’ancrage par défaut, la langue neutre qui n’a rien de neutre. Elle façonne les algorithmes, hiérarchise les tendances, dicte les codes. Refuser ce monopole, ce n’est pas refuser l’anglais ; c’est refuser de se laisser avaler par un système qui transforme les récits en produits calibrés pour cliques globalisées. Il est temps de rappeler que chaque langue porte un imaginaire, une mémoire, une manière de résister.
Alors oui, il nous faut une souveraineté narrative francophone, mais pas une forteresse identitaire. Une langue ouverte, plurielle, habitée par celles et ceux que l’histoire a trop souvent laissés hors-champ. Une langue qui ne s’excuse plus d’exister dans les espaces numériques saturés, qui trace ses propres voies, qui refuse l’effacement. Une langue qui ne se contente pas de survivre : qui s’affirme, qui rassemble, qui dérange. Parce qu’au fond, écrire, c’est choisir de quel côté du monde on veut que le récit bascule.





