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Quand le pouvoir politique se dérobe et révèle une crise démocratique

Il y a des absences qui résonnent plus fort que les présences. Celle de Mark Carney, figure cette année élevée au rang de possible sauveur politique, manquant à l’appel lors du dernier débat, est de celles-là. Il ne s’agit pas ici de juger l’homme – trop de commentateurs s’y emploient déjà – mais de regarder ce que signifie, pour une démocratie fatiguée, l’éclipse soudaine de celui censé en représenter l’éclat. Ce silence, mis en scène comme une stratégie, est le symptôme d’un malaise plus vaste : celui d’une classe politique qui semble croire que se taire, c’est gouverner, et que laisser planer le doute, c’est tenir lieu de vision.

Car cette absence ne surgit pas dans un vide. Elle vient se greffer sur une crise de confiance qui gagne chaque semaine en intensité. Les sondages, ces sismographes parfois capricieux mais rarement muets, traduisent une impatience profonde : les citoyens veulent voir, entendre, comprendre. Ils veulent sentir qu’une personne, au moins une, se risque à prendre la parole pour dire où nous allons. À la place, ils assistent à un étrange théâtre d’ombres, où les protagonistes semblent craindre leur propre silhouette. Le débat démocratique se transforme alors en une succession de postures désincarnées, comme si la responsabilité collective devait obligatoirement se diluer dans la prudence individuelle.

À cela s’ajoute un autre acteur, toujours tapi mais jamais absent : le marché. L’influence qu’il exerce sur la décision politique n’a jamais été aussi palpable, ni aussi décomplexée. Les fluctuations boursières, les humeurs des investisseurs, les conseils à demi-mots des analystes deviennent des éléments à part entière du processus de décision. Ce déplacement du centre de gravité – du citoyen vers le capital – laisse un arrière-goût amer. On assiste à une lente privatisation du courage politique, comme si la parole publique devait d’abord se soumettre à un conseil d’administration invisible avant d’oser atteindre les électeurs. Cette inversion, d’apparence technique, constitue pourtant un bouleversement moral.

Car au fond, c’est bien de morale dont il s’agit. La responsabilité démocratique ne se mesure pas à la capacité de se rendre confortable dans les couloirs du pouvoir, mais à la volonté de s’y rendre vulnérable. On gouverne en s’exposant, non en se préservant. Dans une époque où les crises – économiques, climatiques, sociales – se superposent comme des vagues de plus en plus rapprochées, la retenue stratégique prend des airs de renoncement. Quand les figures censées incarner une direction préfèrent disparaître dans les interstices du calendrier, elles transmettent un message funeste : que le leadership, comme la vérité, serait devenu optionnel.

Alors peut-être faut-il retourner la question : que dit cette situation de nous, collectivement ? Il y a, dans ce vide laissé au centre du jeu politique, une invitation à reconsidérer ce que nous attendons réellement de celles et ceux qui prétendent nous guider. Non pas des sauveurs, ni des technocrates, mais des êtres capables de reconnaître la charge morale du mandat qu’ils sollicitent. Tant que la scène restera occupée par des silhouettes prudentes, la démocratie continuera d’hésiter, comme une phrase interrompue trop tôt. Il nous appartient, en tant que citoyens, de rappeler qu’une société ne se gouverne pas en se dérobant, mais en avançant, même avec le risque de trébucher.

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