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Molson, densifier pour qui? Analyse critique du site Molson

La Ville de Montréal promet d’ouvrir grand les vannes de la densité sur le site de l’ancienne brasserie Molson, ajoutant potentiellement mille nouveaux logements à un projet déjà colossal. On nous parle d’un geste audacieux, d’une réponse à la crise du logement, d’un futur écoquartier vibrant. Mais derrière les slogans polis, une question revient, brutale comme une sirène d’urgence : pour qui construit-on ? Dans une ville où les loyers explosent plus vite que les grues ne montent, une densité sans garanties d’abordabilité ressemble moins à une solution qu’à une invitation dorée pour les promoteurs. Encore une fois, l’administration municipale présente l’augmentation des hauteurs comme du progrès, sans affronter l’essentiel : sans cadre contraignant, « plus de logements » devient surtout « plus de profits ».

Les associations de locataires, elles, ne s’y trompent pas. Dans Hochelaga, on sait que la densification a souvent servi de cheval de Troie à la gentrification, polissant le quartier jusqu’à y gommer celles et ceux qui lui donnent vie. « On ne demande pas des tours vitrées ; on demande de pouvoir rester vivre chez nous », m’a lancé une militante rencontrée lors d’une assemblée citoyenne. Pour ces groupes, le projet Molson cristallise un engrenage bien connu : des promoteurs qui promettent du logement accessible, une ville qui se contente de recommandations volontaires, et des familles qui, quelques années plus tard, sont repoussées toujours plus loin, parce qu’un énième “quartier mixte” a en réalité servi de tremplin à l’embourgeoisement.

Le discours municipal répète que le marché finira par s’autoréguler. Mais ce récit, on le connaît par cœur, et il s’effondre au contact de la rue. Dans un système dominé par les promoteurs, la densité devient un alibi idéologique qui maquille la spéculation en urbanisme progressiste. Le site Molson offre un cas d’école : aucune garantie ferme de logements sociaux ou communautaires, aucune obligation chiffrée, aucun engagement contraignant qui protégerait réellement les ménages précaires. On fait confiance au privé comme si c’était une force de nature, inévitable et neutre. Pourtant, ce sont ces mêmes acteurs qui ont alimenté la flambée des prix et qui reviennent aujourd’hui en sauveurs, avec l’aval enthousiaste de l’hôtel de ville.

Face à cette impasse, les propositions militantes tracent une voie autrement plus courageuse. Les groupes de défense du droit au logement réclament un quota minimal — et obligatoire — de 30 à 40 % de logements sociaux et communautaires sur le site Molson. Pas des unités « abordables » redéfinies à la sauce marketing, mais du logement réellement hors marché, protégé de la spéculation. Ils exigent aussi que la Ville cesse de confier aux promoteurs le soin de déterminer la forme de nos quartiers. « La densité populaire, ça existe », martèle un organisateur du comité logement : elle se construit depuis le bas, dans des modèles coopératifs et non spéculatifs, avec des décisions prises par et pour les gens qui habitent déjà le territoire.

Le site Molson pourrait devenir un emblème de reconquête urbaine, un espace où la densification sert enfin à réparer au lieu de détruire. Mais si la Ville ne rompt pas avec son réflexe pro-promoteur, elle signera plutôt un nouvel acte d’éviction programmée. Montréal n’a plus le luxe des demi-mesures : la crise du logement est un incendie et l’arrosoir du marché ne suffit plus. La question n’est pas « combien de logements », mais « qui aura le droit d’y vivre ». C’est là que tout commence — ou que tout bascule.

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