Depuis quelques semaines, le litre d’essence frôle les 1,84 $, un seuil qui provoque à la fois frustration et inquiétude. Pour comprendre cette hausse, il faut regarder vers l’est, là où les tensions au Moyen-Orient ont récemment perturbé les routes maritimes stratégiques. Une partie importante du pétrole mondial transite encore par des corridors vulnérables, et chaque incident – même sans rupture physique de l’approvisionnement – suffit à faire grimper les prix sur les marchés à terme. Les traders anticipent le risque, et cette anticipation se répercute presque immédiatement sur le prix à la pompe.
Ce lien entre géopolitique et énergie n’est pas nouveau, mais il a des conséquences plus tangibles aujourd’hui. La demande mondiale demeure robuste, alimentée par une reprise industrielle inégale mais réelle, tandis que l’offre reste contrainte par des décisions de production prudentes de la part de l’OPEP+. Résultat: un marché déjà tendu devient hypersensible aux chocs. Les données de l’Agence internationale de l’énergie montrent que les stocks mondiaux sont inférieurs à leur moyenne quinquennale, ce qui accentue encore l’impact psychologique et économique du conflit sur les marchés.
Pour les ménages à faible revenu, cette hausse est particulièrement lourde. Selon Statistique Canada, les dépenses en transport représentent une part plus importante du budget des ménages situés dans le premier quintile de revenu. À Montréal comme ailleurs, beaucoup n’ont pas d’alternative viable à la voiture pour se rendre au travail ou accéder aux services essentiels. Une augmentation de quelques dizaines de dollars par mois peut alors créer un réel stress financier. L’essence n’est pas un bien de luxe: c’est une contrainte. Et lorsque son prix bondit, ce sont les ménages les plus vulnérables qui amortissent le choc en premier.
La situation soulève aussi la question des profits pétroliers. Les grandes entreprises du secteur bénéficient souvent de marges plus élevées lorsque les prix sont volatils. Plusieurs rapports récents, notamment ceux d’instituts spécialisés en énergie, montrent que les marges de raffinage ont augmenté depuis un an. Cela ne signifie pas que les compagnies orchestrent la hausse, mais plutôt que les mécanismes du marché leur permettent d’en tirer avantage. Dans un contexte où la population ressent une pression aiguë, cette asymétrie alimente un malaise légitime et récurrent: pourquoi la volatilité profite-t-elle surtout aux entreprises tandis qu’elle pénalise les ménages?
Face à cette réalité, plusieurs pistes de politiques publiques méritent d’être évaluées. Des mesures temporaires, comme un crédit pour la mobilité ou un ajustement ciblé des taxes, pourraient aider les ménages les plus touchés sans encourager une surconsommation. À plus long terme, la solution durable reste une transition accélérée vers des transports moins dépendants du pétrole: électrification des flottes, renforcement du transport collectif, soutien accru aux infrastructures locales. L’objectif n’est pas de couper les ponts avec les marchés mondiaux, mais de réduire notre vulnérabilité face à leurs secousses. Car lorsque la géopolitique s’enflamme, ce sont les familles ici qui en paient le prix au comptant.





