Parse-clean-Single-post12.item_.json_.imageName-1-47

Comment la politique de la peur érige nos murs invisibles

Il y a, dans l’air du temps, une gravité qui ne dit pas son nom. Elle se glisse dans les discours, s’insinue dans les débats publics, se tisse en filigrane de nos conversations quotidiennes. Cette gravité a un moteur : la peur. Une peur habilement façonnée, recyclée, instrumentalisée. On croit encore qu’elle jaillit spontanément, qu’elle est le simple symptôme d’une époque troublée. Mais la peur, aujourd’hui, est un outil politique à part entière, aussi efficace qu’un bulldozer pour remodeler le paysage social. Elle crée des clôtures invisibles, mais bien réelles, que nous finissons par intégrer à nos propres certitudes. Et c’est ainsi que, sans bruit, elle transforme un malaise diffus en murs durables.

Quand on parle de murs, on évoque trop vite le béton, les frontières barbelées ou les barrières administratives. Pourtant, les murs les plus redoutables sont ceux qui s’érigent dans l’imaginaire collectif. Prenez le logement, devenu l’obsession nationale. On le pense rationnellement, en chiffres, en surfaces, en courbes démographiques. Mais derrière la pénurie se niche une fabrique du soupçon : on nous répète que l’autre est un concurrent, un intrus, un poids. Peu importe qu’il soit voisin, jeune, migrant, ou simplement pauvre. L’important, pour ceux qui cultivent l’angoisse, est de rendre cette relation antagoniste. Et du soupçon surgissent les mêmes réflexes que l’on retrouve ailleurs, dans la haine religieuse qui refait surface ou dans ces attaques incessantes contre la presse, accusée de tous les biais pour mieux être réduite au silence. Le fil rouge est clair : quand la peur circule, elle relie tout, elle confond tout, elle rend chaque différence menaçante.

Et voilà que la démocratie, déjà fragile par nature, devient un théâtre de miroirs déformants. On la présente comme une forteresse immuable, alors qu’elle n’est qu’un équilibre précaire, une promesse qui demande vigilance et confiance. Or la confiance se délite quand la peur prend le contrôle. Les débats se crispent, les gestes de solidarité se raréfient, la parole publique se durcit. On commence à accepter l’inacceptable, non par conviction, mais par lassitude ou résignation. Lentement, presque imperceptiblement, la démocratie perd ce qui faisait sa force : sa capacité à nous relier les uns aux autres dans un espace commun. On s’habitue à penser que la presse exagère, que les minorités dérangent, que les droits fondamentaux sont trop coûteux. Ce glissement n’a rien d’anodin : c’est ainsi que les régimes libres s’abîment, non dans le fracas, mais dans le consentement discret à la peur.

Il faut pourtant se demander ce que ces murs disent de nous. Non pas en tant qu’individus isolés, mais comme communauté politique. À qui profitent-ils ? À quoi servent-ils ? À quel moment avons-nous cessé de croire que la société pouvait être un espace de respiration plutôt qu’une arène de survie ? Peut-être parce que la peur offre une simplicité que la complexité démocratique ne peut fournir. Elle rassure, presque paradoxalement : elle désigne des coupables, évite les nuances, promet des solutions rapides. Mais cette simplicité a un coût collectif immense : elle détruit notre capacité d’empathie, affaiblit notre désir de comprendre, nous prive de l’exigence intellectuelle et morale qui fait tenir ensemble une société libre. Les murs, une fois construits, ne protègent pas ; ils isolent.

Notre responsabilité, dès lors, n’est pas seulement de dénoncer ceux qui alimentent la peur, mais de refuser d’en devenir les relais involontaires. Elle consiste à réapprendre la lenteur du discernement, la rigueur du doute, la patience du dialogue. À défendre la presse non par réflexe corporatiste, mais parce qu’elle reste l’un des rares espaces où les murs peuvent être contestés, fissurés, mis en lumière. À considérer le logement non comme une guerre de places, mais comme une question éthique collective. À regarder la différence, qu’elle soit religieuse, sociale ou culturelle, comme une richesse plutôt qu’une menace. La démocratie n’est pas un héritage intouchable : elle est une promesse fragile qui se renforce à chaque fois que nous décidons, individuellement et ensemble, de ne pas céder à la peur. C’est peut-être, aujourd’hui, l’acte le plus radical qui nous soit demandé.

PARTAGER CET ARTICLE