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Tarification carbone, mensonges patronaux et pouvoir

Le patronat québécois se drape soudain dans la toge du martyr fiscal. À écouter la FCEI, la tarification carbone serait une sorte de torture économique infligée aux braves entreprises qui « ne s’en sortent plus ». Mais derrière cette mise en scène lacrymale, on retrouve l’éternelle stratégie du chantage à l’emploi, cette vieille rengaine où les plus gros pollueurs convertissent leur responsabilité en plainte orchestrée. Leur discours tient du braquage rhétorique : voler le récit de la crise climatique pour le retourner contre celles et ceux qui en subissent déjà les conséquences. Ce n’est pas une analyse, c’est une diversion. Et pendant qu’on nous détourne du vrai enjeu, la planète continue de brûler, les quartiers populaires respirent des particules fines et la transition reste en otage d’intérêts privés.

Le marché carbone québécois n’est pas parfait, loin de là, mais il existe pour une seule raison : mettre un prix sur ce que les entreprises ont eu le privilège d’ignorer pendant des décennies. Chaque tonne de CO₂ a un coût que les communautés paient déjà en santé, en infrastructures détruites, en récoltes amputées. Le système de plafonnement et d’échange vise au moins à corriger cette asymétrie. Pourtant, la FCEI préfère faire comme si ce mécanisme était une punition tombée du ciel, plutôt qu’un outil créé pour limiter les dégâts générés par un modèle économique incapable de s’auto-réguler. Ce qui dérange le plus dans leur discours, ce n’est pas le désaccord politique : c’est l’amnésie volontaire, la négation du rôle structurel que les entreprises jouent dans l’accélération du chaos climatique.

On ne peut pas dissocier ce débat du contexte géopolitique actuel. Sur un marché mondial secoué par les guerres, les tensions énergétiques et les sécheresses en chaîne, les combustibles fossiles sont devenus le dernier refuge d’un capitalisme paniqué. Pendant que les dirigeants économiques québécois dénoncent la tarification carbone, les géants du pétrole engrangent des profits records nourris par les conflits. Les émissions explosent, les fronts de résistance climatique aussi, des ZAD européennes aux communautés autochtones qui protègent leur territoire ici. Faire croire que la tarification locale est la source de tous les maux, c’est effacer la toile mondiale d’un système extractif qui cherche à s’accrocher à ses ultimes marges avant la chute.

Les entreprises qui crient aujourd’hui à l’injustice sont souvent celles qui ont retardé la transition pendant vingt ans. Elles ont profité du laxisme politique, des subventions publiques, des exemptions fiscales. Maintenant que la facture environnementale se matérialise, elles accusent la politique climatique plutôt que leurs choix stratégiques. Pendant ce temps, des PME réellement engagées dans la transition — agriculture durable, rénovation éco-énergétique, technologies propres — peinent à trouver l’appui financier, réglementaire et logistique nécessaire pour se déployer. C’est là que se joue la fracture : entre celles qui veulent muter et celles qui veulent continuer à polluer. Le patronat tente d’unifier ce monde hétérogène sous une seule bannière de victimisation, mais la réalité est plus complexe, plus rugueuse, plus révélatrice.

À l’approche des élections, cette bataille narrative n’a rien d’anodin. La tarification carbone devient un symbole, un champ de bataille idéologique. Les lobbys économiques espèrent faire reculer les partis politiques, jouer sur les peurs des petites entreprises, saboter les ambitions climatiques en les repeignant comme une injustice faite aux « gens ordinaires ». Mais ce sont justement ces gens ordinaires qui paieront le prix de l’inaction : factures d’énergie en hausse, infrastructures endommagées, emplois vulnérables. Il est temps de cesser d’écouter ceux qui confondent intérêts privés et intérêt général. La transition ne peut pas être négociée avec celles et ceux qui n’en veulent pas. C’est aux citoyennes, aux jeunes, aux syndicats progressistes et aux entreprises déjà en mutation de reprendre la parole et d’imposer un horizon où le carbone ne décide plus de nos destins collectifs.

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