On s’étonne souvent de la fatigue démocratique, comme si elle tombait sur nous telle une pluie d’été, capricieuse et sans cause. Pourtant, il suffit d’observer la scène politique du moment pour comprendre que ce n’est pas tant l’orage qui nous épuise que l’immobilité des gouvernants. La dérobade s’est installée au cœur du pouvoir sous la forme d’une neutralité revendiquée, presque fière, comme si s’abstenir était devenu la plus haute vertu républicaine. Je me surprends parfois à me demander si cette neutralité est seulement un masque, ou une manière plus subtile d’éviter d’assumer la part tragique du politique : choisir, trancher, accepter d’être jugé.
Les événements du jour, qu’il s’agisse de controverses institutionnelles, de mobilisations sociales ou d’atermoiements économiques, pourraient sembler épars. Mais ils dessinent un même motif, celui d’une démocratie qui hésite à se regarder en face. Nous assistons à la multiplication de décisions sans ancrage, sans récit, sans horizon. On gouverne comme on coche des cases sur un formulaire administratif. Rien n’est plus révélateur que cette manière de désamorcer toute tension en invoquant la rationalité technique, comme si les citoyens ne méritaient plus qu’on leur parle en adultes capables de comprendre la complexité de leur destin collectif.
On nous répète que le pouvoir se doit d’être neutre, que son rôle n’est pas de déranger mais de gérer. Je ne peux m’empêcher d’entendre dans cette ritournelle une forme de renoncement. Car qu’est-ce que la neutralité, sinon l’illusion commode qu’une société pourrait s’auto-administrer sans conflit, sans valeurs, sans choix moral? La neutralité des institutions a sa noblesse, mais celle des responsables politiques frôle parfois le symptôme : celui d’un pouvoir qui n’ose plus dire ce qu’il veut, peut-être parce qu’il ne veut plus grand-chose. On feint de croire que le bien commun émergerait spontanément si l’on se contente de ne froisser personne. Mais le commun ne naît jamais du vide; il demande une prise de position, un pari sur l’avenir, un courage presque artisanal.
Reste alors la question du citoyen, souvent réduit à l’état d’usager ou de spectateur. Nous avons intériorisé cette idée que notre rôle se limite à juger les performances du pouvoir, comme s’il s’agissait d’un service public parmi d’autres. Pourtant, la construction du commun exige bien davantage : une participation qui ne soit pas seulement protestataire, mais imaginative; un engagement qui ne se contente pas de dire ce qu’il refuse, mais commence à esquisser ce qu’il souhaite. On ne peut reprocher indéfiniment aux gouvernants leur absence de vision si l’on refuse nous-mêmes d’apporter notre fragment d’espérance.
En fin de compte, défendre le bien commun n’est pas une posture morale, ni un slogan, ni un supplément d’âme. C’est un acte de présence au monde. Dans cette période où la politique semble s’absenter d’elle-même, il nous revient peut-être de redécouvrir la puissance tranquille de l’engagement, non pas héroïque mais quotidien. Choisir, même à petite échelle, c’est déjà rompre avec l’indifférence qui nous ronge. Et peut-être est-ce là, dans cette humble capacité à dire « je tiens à cela », que commence la reconstruction discrète mais tenace d’une démocratie digne de ce nom.





