L’inflation actuelle n’est pas une simple fluctuation économique ; c’est une lame qui s’enfonce toujours au même endroit, dans les mêmes corps, sur les mêmes vies. Pendant que les gouvernements répètent leurs mantras technocratiques, les rayons de supermarché se vident plus vite que les comptes en banque des ménages déjà étranglés. Les chiffres grimpent, oui, mais la douleur aussi : une mère isolée qui choisit entre couches et chauffage, un étudiant précaire qui calcule chaque ticket de métro comme un luxe. L’inflation, c’est un filtre social : elle laisse passer les plus aisés et retient les plus vulnérables dans une nasse dont personne ne vient couper les filets.
Sur les trottoirs des grandes villes, on voit déjà les lignes se connecter : quand le coût de la vie s’envole, l’itinérance explose, les dettes s’enchaînent, et la vulnérabilité devient un piège qui se referme sur celles et ceux qu’on refuse d’écouter. Une facture impayée devient rapidement un préavis d’expulsion, puis une nuit dehors, puis une spirale dont l’issue ressemble davantage à une statistique qu’à un avenir. On parle souvent de “mauvais choix individuels”, mais ce sont surtout de bonnes décisions rendues impossibles par un système qui préfère punir la pauvreté plutôt que financer la dignité.
Et comme toujours, ce sont les femmes, les personnes queer, les mères solos, les travailleurs et travailleuses sans papiers, les seniors précarisés qui encaissent la première vague du choc. Elles sont caissières, aides à domicile, saisonnières, étudiantes en job cumulé — celles que l’économie célèbre comme “essentielles” mais traite comme jetables. Quand l’inflation frappe, ce sont leurs frigos qui se vident, leurs médicaments qui deviennent trop chers, leurs crédits qui explosent. Dans les centres sociaux, les bénévoles disent tous la même chose : on voit revenir des gens qui, hier encore, tenaient debout. Aujourd’hui, ils vacillent.
Derrière la crise, il y a une mécanique bien huilée : externaliser les coûts sur les plus fragiles pour que les profits continuent d’engraisser ceux qui n’en ont jamais assez. Les multinationales protègent leurs marges, les gouvernements protègent leurs dogmes, et les familles protègent ce qu’il leur reste : leur survie. On nous vend l’austérité comme une nécessité, mais ce n’est qu’un transfert massif de responsabilités, un glissement du poids collectif vers les épaules déjà courbées par la fatigue. La crise n’est pas un accident : c’est une organisation politique de la vulnérabilité.
Alors que faire ? Rappeler que chaque hausse de prix est une décision, que chaque coupure dans les programmes sociaux est un choix, que chaque expulsion est un acte politique. Redire que la solidarité n’est pas un slogan mais une arme. Et surtout, raviver la colère, celle qui ne détruit pas mais pousse à reconstruire autrement. Dans les assemblées de quartier, les occupations de logements vides, les réseaux d’entraide, une autre économie naît déjà — une économie du soin, de la justice, du refus de laisser qui que ce soit derrière. La crise dévore, oui, mais nous pouvons choisir ce qu’elle laisse derrière elle.





