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Cartes de crédit codétenues : comprendre les risques et le partage des responsabilités

Le récent virage de Desjardins vers l’instauration d’un seul détenteur principal pour les cartes de crédit codétenues marque un changement majeur dans la manière dont les ménages partagent leurs responsabilités financières. Cette décision, qui rompt avec une logique de responsabilité entièrement conjointe, vise officiellement à clarifier les obligations de paiement. Mais en pratique, elle redessine la relation entre partenaires et institutions financières, en hiérarchisant un pouvoir que plusieurs croyaient partagé. Pour un réseau coopératif qui se présente comme proche des communautés, il s’agit d’un repositionnement qui mérite d’être interrogé.

Le risque principal de ce modèle tient à la vulnérabilité accrue de certains usagers, notamment les personnes à plus faible revenu, les nouveaux arrivants et les femmes en situation de dépendance économique. Les recherches en finance comportementale montrent que les décisions liées au crédit sont souvent prises dans un contexte relationnel asymétrique. En désignant un « détenteur principal », on désigne aussi celui ou celle qui portera seul la responsabilité finale, même si les dépenses ont été partagées. Cette asymétrie peut devenir une arme dans les relations marquées par du contrôle économique, une forme de violence pourtant bien documentée.

Sur le plan financier, la mesure pourrait entraîner un endettement involontaire pour la personne désignée par défaut comme responsable. Les données de Statistique Canada révèlent déjà que près du tiers des ménages vivent avec une marge financière très mince. Si la carte est utilisée conjointement, mais que le paiement repose sur une seule personne, on introduit un facteur de risque supplémentaire dans un contexte où les taux d’intérêt demeurent élevés. L’effet est double : fragiliser la personne responsable et potentiellement réduire la littératie financière du codétenteur devenu simple utilisateur.

D’un point de vue social, ce changement illustre une tendance plus large du secteur bancaire à individualiser la responsabilité dans un monde où les dépenses restent pourtant largement collectives. Les autres grandes banques canadiennes, qui fonctionnent depuis longtemps avec un détenteur principal, n’offrent pas nécessairement des solutions mieux adaptées : elles reproduisent la même logique en misant sur l’individualisation du risque plutôt que sur l’accompagnement. Pour une institution coopérative, la question devient donc : veut‑on suivre les pratiques du marché ou innover pour protéger les membres les plus fragiles ? À ce titre, certains experts proposent des modèles alternatifs, par exemple une double validation pour les engagements importants ou une responsabilité proportionnelle aux dépenses.

Au final, la décision de Desjardins rappelle que les produits financiers ne sont jamais neutres. Ils structurent les rapports de pouvoir au sein des ménages et peuvent, intentionnellement ou non, accentuer des vulnérabilités existantes. Clarifier la responsabilité peut sembler une mesure administrative, mais elle a des effets humains bien réels. Si Desjardins souhaite maintenir son identité coopérative, il lui faudra accompagner cette réforme d’outils d’éducation financière, de mécanismes de protection pour les clientèles à risque et d’une capacité à revoir sa politique si les effets négatifs s’accumulent. L’économie, après tout, n’est jamais qu’une autre manière de raconter nos relations.

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