CamilleDufresne_2026-06-16_bell_licencie_capitalisme

Licenciements Bell : le capitalisme sans impunité

Pendant que Bell annonce des centaines de mises à pied supplémentaires, ses actionnaires dorment tranquilles. L’entreprise de télécommunications vient de confirmer qu’elle sabrera encore dans ses effectifs, poursuivant une vague de coupes qui frappe systématiquement les postes syndiqués. On ne parle pas ici d’une PME en difficulté, mais d’un géant qui a engrangé des milliards en profits tout en maintenant des dividendes généreux pour ses investisseurs. C’est la règle du jeu néolibéral : privatiser les gains, socialiser les pertes, et quand ça brasse, ce sont les travailleuses et travailleurs qui trinquent. Le modèle Bell n’est pas un accident de parcours, c’est une stratégie rodée au millimètre.

Ces licenciements ne tombent pas du ciel. Ils s’inscrivent dans une logique implacable de concentration du marché des télécoms au Canada, où trois mastodontes se partagent le gâteau sans jamais vraiment se faire concurrence. Le cadre réglementaire, pourtant censé protéger l’intérêt public, a permis à Bell de croître sans frein, d’avaler ses compétiteurs plus petits et de verrouiller les prix. Résultat : nous payons parmi les tarifs les plus élevés au monde pour nos services de téléphonie et internet, pendant que l’entreprise récompense ses dirigeants avec des bonus obscènes. Quand la croissance ralentit, au lieu de revoir leur modèle d’affaires gourmand, ils coupent dans le vif : des emplois stables, syndiqués, qui représentent précisément ce qui résiste encore à la précarisation généralisée.

Ce qui frappe dans cette nouvelle vague de coupes, c’est la naturalisation médiatique du phénomène. Les grands journaux parlent de « restructuration », de « rationalisation », comme s’il s’agissait d’une loi naturelle de l’économie. On noie le poisson dans le jargon managérial pour éviter de nommer ce que c’est vraiment : une offensive de classe contre les travailleuses et travailleurs organisés. Bell cible les postes syndiqués parce qu’ils coûtent plus cher, certes, mais surtout parce qu’ils incarnent une résistance collective face à l’arbitraire patronal. Détruire ces emplois, c’est fragmenter le pouvoir syndical, remplacer la stabilité par des contrats précaires et saper toute capacité de négociation. C’est du capitalisme brut, sans fard.

Où sont les voix institutionnelles qui devraient défendre l’intérêt public? Le CRTC reste muet, Ottawa regarde ailleurs, et les élus font semblant de s’indigner sur Twitter avant de passer à autre chose. Bell opère une infrastructure essentielle, pas une usine de bebelles. Les télécommunications sont au cœur de notre capacité collective à travailler, étudier, s’informer, nous organiser. Quand une entreprise de cette envergure sabote des centaines d’emplois tout en maintenant ses profits, c’est l’ensemble de la société qui devrait réagir. Mais le silence règne, parce que le néolibéralisme a réussi ce tour de force : nous faire croire que les décisions d’entreprises privées sont hors de portée du débat démocratique, même quand elles affectent des services d’intérêt collectif.

Il faut nommer les choses clairement : ce qui se passe chez Bell n’est pas une fatalité économique, c’est un choix politique. Un choix de laisser des monopoles privés dicter les règles du jeu. Un choix de privilégier les dividendes des actionnaires plutôt que la dignité des travailleuses et travailleurs. Un choix de traiter une infrastructure essentielle comme un simple véhicule d’enrichissement privé. Face à ça, la riposte ne peut pas se limiter à de l’indignation ponctuelle. Il faut exiger la nationalisation des télécoms, remettre le service public au centre, et rompre avec cette logique extractiviste qui pourrit tout ce qu’elle touche. Les licenciements de Bell sont un symptôme. La maladie, c’est le système qui les permet.

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