Le bilan routier 2025 vient de tomber comme une claque : plus de cent personnes sont mortes dans des accidents impliquant des véhicules lourds sur nos routes. Cent vies fauchées, cent familles détruites. Et déjà, le chœur prévisible s’élève : plus de contrôles, plus d’amendes, plus de surveillance sur les camionneurs. Comme si la solution à cette hécatombe se trouvait dans le carnet de contraventions plutôt que dans les salles de conseil d’administration et les cabinets ministériels. Cette réflexe punitif, cette obsession de pointer du doigt le travailleur au volant plutôt que le système qui l’écrase, c’est précisément ce qui nous maintient dans ce cycle mortel.
Parlons franchement de ce qu’on refuse de nommer : l’exploitation. Les camionneurs québécois roulent sous une pression économique insoutenable, sommés de livrer toujours plus vite, toujours plus loin, avec des horaires qui défient la biologie humaine. Les heures de conduite réglementaires? Contournées par des arrangements tacites, des registres falsifiés, des pressions sourdes mais constantes. La fatigue n’est pas un choix individuel, c’est une condition de travail imposée par une industrie qui privilégie systématiquement le profit sur la vie. Quand un camionneur s’endort au volant après quatorze heures de route parce que son employeur menace son gagne-pain, qui est vraiment coupable?
Et pendant qu’on scrute les carnets de route, qui regarde l’état catastrophique de nos infrastructures? Nos autoroutes ressemblent à des champs de mines asphaltées, criblées de nids-de-poule, de signalisation défaillante, d’aires de repos inexistantes ou insalubres. Le gouvernement préfère investir dans des mégaprojets autoroutiers écocides plutôt que d’entretenir décemment ce qui existe déjà. Ces routes dégradées amplifient exponentiellement les risques pour tous les usagers, mais surtout pour ceux qui les parcourent quotidiennement avec des charges de plusieurs tonnes. C’est une violence structurelle qui tue, mais elle n’apparaît jamais dans les statistiques officielles.
La vérité qu’on refuse d’entendre, c’est que cette hécatombe routière est profondément politique. Individualiser la responsabilité, criminaliser le travailleur épuisé, c’est évacuer toute question sur la déréglementation du secteur du transport, sur l’absence de formation continue obligatoire, sur le dumping salarial qui pousse les compagnies à rogner sur tout. C’est ignorer que la « liberté entrepreneuriale » dans le transport lourd se traduit concrètement par des cadavres sur l’asphalte. Tant qu’on refusera de réguler sérieusement cette industrie, de sanctionner les employeurs qui mettent leurs travailleurs en danger, de financer massivement la formation et l’entretien routier, on continuera de compter les morts.
Ce qu’il faut, c’est un choc d’investissement public : formation rigoureuse et rémunérée pour tous les camionneurs, inspection obligatoire des conditions de travail dans les entreprises de transport, réhabilitation massive de notre réseau routier, création d’aires de repos dignes, sanctions pénales pour les employeurs qui imposent des horaires dangereux. Il faut écouter les travailleurs de la route, ceux qui connaissent la réalité du métier mieux que n’importe quel bureaucrate ou éditorialiste. Leur sécurité est notre sécurité collective. Mais ça demande du courage politique, de l’argent public, une rupture avec la logique néolibérale qui gouverne le transport de marchandises. Ça demande de choisir la vie plutôt que les marges de profit. Cent morts, c’est cent raisons de tout chambouler.





