Alexandre_Fortier_2026-06-16_quand_le_marche_decide_qui_aura_ses_medicaments

Pénurie de sémaglutide : quand le marché décide

Les pharmacies québécoises commandent dix doses de sémaglutide générique et en reçoivent trois. Cette pénurie, qui touche l’équivalent générique de l’Ozempic, révèle une faille structurelle dans notre système d’approvisionnement pharmaceutique : les décisions de production et de distribution obéissent d’abord aux impératifs de rentabilité, non aux besoins de santé publique. Résultat concret ? Des diabétiques qui doivent rationner leurs doses, des pharmaciens contraints de jouer aux répartiteurs de ressources rares, et un système qui montre ses limites dès qu’un médicament devient stratégique.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Depuis l’arrivée des versions génériques du sémaglutide, les fabricants peinent à répondre à une demande qui explose – alimentée à la fois par les besoins légitimes des patients diabétiques et par l’utilisation croissante pour la perte de poids. Les manufacturiers ajustent leurs volumes selon des calculs de marché : capacités de production limitées, investissements mesurés, priorités géographiques dictées par les marges. Pendant ce temps, les pharmacies se retrouvent à gérer la pénurie au comptoir, incapables de garantir la continuité des traitements même pour leurs patients réguliers.

Cette situation illustre un problème plus large : notre dépendance quasi-totale envers des chaînes d’approvisionnement mondiales optimisées pour le profit, pas pour la résilience. Quand un médicament devient essentiel – comme le sémaglutide pour les diabétiques de type 2 –, le marché seul ne suffit pas à en assurer l’accès équitable. Les pénuries ne sont pas des accidents : elles découlent de choix industriels rationnels dans une logique de rentabilité maximale, où produire juste assez pour maintenir les prix élevés reste plus payant que saturer le marché.

Il faut distinguer clairement les usages : le sémaglutide pour traiter le diabète relève de la médecine factuelle, avec des bénéfices cardiovasculaires documentés. Son utilisation pour l’obésité soulève des questions différentes – médicales, éthiques, économiques – mais ne devrait jamais compromettre l’accès des diabétiques. Or, c’est précisément ce qui se produit quand l’allocation des ressources dépend uniquement des signaux de prix. Les patients prioritaires se retrouvent en compétition avec d’autres usages dans un marché qui ne fait pas de distinction thérapeutique.

La solution passe par une politique publique du médicament qui assume la nécessité de capacités de production stratégiques hors logique marchande. D’autres pays développent des installations publiques ou mixtes pour les molécules essentielles, garantissant un approvisionnement minimal indépendant des calculs de rentabilité privés. Le Québec pourrait explorer cette voie, en collaboration avec d’autres provinces ou juridictions. L’autonomie pharmaceutique n’est pas un luxe idéologique : c’est une assurance-santé collective face aux dysfonctionnements prévisibles d’un marché qui, livré à lui-même, choisira toujours la rentabilité avant l’accès universel.

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