Camille_Dufresne_2026-06-18_camps_de_jour

Camps de jour : l’État trahit les familles et le public

Chaque printemps, c’est la même violence silencieuse : des milliers de parents se battent pour une place en camp de jour comme si c’était une loterie. Des mères épuisées jonglent avec leurs quarts de travail, des pères monoparentaux s’endettent pour payer du privé à plusieurs centaines de dollars par semaine, pendant que les élus nous servent leurs discours creux sur la conciliation famille-travail. Cette pénurie de camps de jour n’est pas une fatalité météorologique, c’est un choix politique : celui de laisser les municipalités porter une part importante des responsabilités sans leur donner les moyens suffisants, de transformer progressivement un service essentiel pour de nombreuses familles en privilège de classe. Pendant ce temps, les camps privés prospèrent, souvent réservés aux ménages les plus aisés, creusant encore davantage le fossé entre ceux qui peuvent se payer l’été et les autres.

Ce qu’on appelle pudiquement un « manque de places » cache une réalité plus large : des années de sous-investissement dans plusieurs infrastructures publiques et communautaires. Les organismes de quartier qui faisaient vivre ces camps à prix accessibles ont souvent vu leurs ressources financières stagner face à la hausse des coûts, leurs locaux se détériorer et leurs animateurs partir vers des emplois mieux rémunérés. Peu de gens souhaitent travailler à un salaire à peine supérieur au minimum pour encadrer de grands groupes d’enfants pendant tout l’été, parfois dans des installations mal adaptées aux vagues de chaleur, avec une reconnaissance professionnelle limitée. Le message envoyé aux familles est limpide : leurs besoins passent trop souvent après d’autres priorités budgétaires. Cette logique fragilise l’accès universel aux loisirs et aux activités estivales.

Les premières victimes, ce sont souvent les mères — parce que dans ce système patriarcal qui refuse de mourir, c’est encore fréquemment sur leurs épaules que retombe la charge mentale et logistique. Quand il n’y a pas de place au camp municipal à tarif abordable, c’est souvent madame qui réduit ses heures, qui négocie du télétravail précaire, qui ralentit sa carrière pendant que l’autre parent conserve un emploi plus stable. Les familles monoparentales, majoritairement dirigées par des femmes, sont particulièrement vulnérables : certaines s’endettent, d’autres renoncent carrément à certaines solutions de garde. Les enfants perdent alors l’accès à des activités de plein air, au sport ou à des espaces de socialisation structurés. Pendant ce temps, dans certains quartiers plus favorisés, les jeunes profitent de camps spécialisés offrant une multitude d’activités enrichissantes. Cette inégalité fabrique deux classes d’enfance, deux futurs, deux Québec.

La solution existe pourtant, évidente, testée sous différentes formes ailleurs : un réseau public de camps de jour universel, financé collectivement, géré par les municipalités et les organismes communautaires, avec des salaires décents pour les animateurs, des ratios d’encadrement respectés ainsi que des infrastructures modernes et accessibles. Ça coûterait quoi ? Quelques centaines de millions de dollars par année selon l’ampleur du réseau mis en place, soit une part limitée du budget provincial. Mais cela exigerait de reconnaître une vérité que le capitalisme déteste : que la garde d’enfants n’est pas seulement une affaire privée, mais une infrastructure sociale essentielle au même titre que l’éducation ou la santé. Cela exigerait aussi de valoriser le travail de care, de former davantage d’éducateurs et d’éducatrices et de bâtir des locaux adaptés dans chaque quartier.

L’été ne devrait pas être un luxe réservé aux enfants riches. Il devrait être un droit : celui de jouer dehors, de découvrir, de respirer loin des écrans et de la précarité. Mais tant qu’on laissera les logiques du marché dicter qui mérite l’accès à ces expériences et qui doit se débrouiller, on reproduira l’injustice, génération après génération. Les camps de jour sont un test de notre solidarité collective, un miroir de nos priorités politiques. Et pour l’instant, ce miroir reflète une société qui tolère encore que l’accès aux loisirs et à la garde estivale dépende largement du revenu des parents. Il est temps de réinvestir massivement dans le public et de traiter la garde d’enfants comme ce qu’elle est vraiment : un fondement essentiel de l’émancipation sociale. Parce qu’aucun parent ne devrait avoir à choisir entre nourrir ses enfants et leur offrir un été digne.

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