Le gouvernement fédéral affirme vouloir mieux comprendre la hausse persistante des prix alimentaires qui gruge les budgets des ménages canadiens. Le Bureau de la concurrence s’est déjà penché sur le fonctionnement du secteur de l’épicerie et peut enquêter sur certaines pratiques commerciales afin d’évaluer l’état de la concurrence dans le marché. Mais derrière ces annonces se cache une réalité moins reluisante : l’organisme dispose de pouvoirs limités dans plusieurs situations et doit souvent s’adresser au Tribunal de la concurrence ou aux tribunaux pour obtenir certaines mesures. Pour une famille de quatre personnes qui constate une augmentation marquée de sa facture d’épicerie depuis 2020, la question demeure : ces démarches changeront-elles concrètement ce qu’elle paie à la caisse ?
La forte concentration du marché alimentaire canadien explique en partie cette impression d’impuissance politique. Les plus grandes chaînes d’épicerie du pays — notamment Loblaw, Sobeys et Metro — occupent une part importante du commerce de détail alimentaire. Cette structure oligopolistique crée un environnement où la concurrence réelle peut s’avérer limitée dans plusieurs régions, particulièrement en milieu rural. Les données publiques montrent que les grands détaillants alimentaires ont généralement maintenu leur rentabilité au cours des dernières années, même si les experts divergent sur l’ampleur du rôle joué par leurs marges dans l’inflation alimentaire. Lorsque quelques acteurs dominent un secteur essentiel, les mécanismes classiques de concurrence peuvent perdre en efficacité.
L’analyse des causes révèle un portrait complexe où plusieurs facteurs s’entremêlent. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales ont effectivement augmenté certains coûts de transport et d’importation. Les événements météorologiques extrêmes et les changements climatiques affectent aussi les récoltes et la production agricole. Mais plusieurs économistes soutiennent que ces éléments n’expliquent pas à eux seuls l’ensemble de la hausse observée en magasin. Un litre de lait coûte aujourd’hui davantage qu’en 2020, ce qui reflète à la fois l’augmentation de plusieurs coûts dans la chaîne d’approvisionnement et les stratégies de prix des différents acteurs du secteur. La théorie de la « greedflation » — selon laquelle certaines entreprises profitent d’un contexte inflationniste pour augmenter leurs prix au-delà de la hausse de leurs coûts — fait toujours l’objet de débats, mais plusieurs études et analyses lui accordent une certaine crédibilité dans certains secteurs de l’économie.
Plusieurs leviers pourraient théoriquement contribuer à freiner cette tendance. Le renforcement des pouvoirs du Bureau de la concurrence constituerait un premier pas. Une plus grande transparence sur l’évolution des coûts et des marges dans la chaîne alimentaire permettrait également aux consommateurs et aux régulateurs de mieux suivre la formation des prix. Des mesures facilitant l’entrée de nouveaux compétiteurs, notamment en limitant certaines clauses restrictives dans les baux commerciaux qui peuvent empêcher l’installation de commerces concurrents, pourraient accroître la pression concurrentielle. D’autres pays, dont le Royaume-Uni et l’Australie, ont adopté des mécanismes de surveillance ou des codes de conduite encadrant les relations entre détaillants et fournisseurs afin de rééquilibrer certains rapports de force dans le secteur.
La question fondamentale demeure : assistons-nous à un exercice de relations publiques ou à un véritable changement de cap politique ? L’histoire récente invite à la prudence. Des études et enquêtes antérieures sur le secteur de l’alimentation ont produit des rapports détaillés sans toujours déboucher sur des transformations majeures. Le pouvoir d’influence des grands distributeurs demeure important à Ottawa. Pourtant, la pression sociale augmente à mesure que davantage de ménages modifient leurs habitudes alimentaires en raison des contraintes budgétaires. Les prochains mois révéleront si les démarches entreprises mèneront à des réformes structurelles du secteur ou si elles serviront surtout à répondre à l’inquiétude du public. Pour l’instant, les Canadiens continuent de payer plus cher plusieurs produits de base, en attendant que la politique rattrape l’économie.





