Dans son petit trois et demi du Plateau, Thérèse Gagnon, 68 ans, calcule chaque sou. Ancienne préposée aux bénéficiaires, elle vit aujourd’hui avec à peine 1 800 $ par mois, alors que son ex-mari, lui, profite d’une pension confortable de plus de 2 500 $. « J’ai passé ma vie à prendre soin des autres, au CHSLD le jour, à la maison le soir avec mes enfants et ma mère malade. Aujourd’hui, c’est moi qui manque de tout », confie-t-elle, la voix nouée. Son histoire n’est pas unique : au Québec comme ailleurs au Canada, les femmes âgées disposent en moyenne de revenus de retraite inférieurs à ceux des hommes, un écart documenté par Statistique Canada qui transforme souvent leurs vieux jours en lutte quotidienne pour préserver leur qualité de vie.
Derrière ces chiffres se cachent des décennies de travail invisible et de contraintes sociales. Contrairement à de nombreux hommes de leur génération, beaucoup de femmes aujourd’hui retraitées ont interrompu leur carrière pour élever leurs enfants, soigner des parents malades ou soutenir leur conjoint. Ces périodes passées à l’extérieur du marché du travail réduisent généralement les revenus et les droits à certains régimes de retraite. « On a donné le meilleur de nous-mêmes à notre famille et à la société, mais le système de retraite reconnaît d’abord les revenus gagnés et les cotisations versées », explique une intervenante d’un centre de femmes montréalais. À cela s’ajoute l’écart salarial : même lorsqu’elles travaillaient, les femmes de cette génération gagnaient souvent moins que les hommes, accumulant ainsi des cotisations plus faibles tout au long de leur vie active.
Les conséquences de cet écart se font sentir au quotidien, dans tous les aspects de la vie. Pour Monique Tremblay, 71 ans, ancienne éducatrice en garderie, c’est d’abord le logement qui pèse : « Mon loyer mange presque la moitié de mon chèque. Après, il reste à peine de quoi manger décemment. » Elle évite certains déplacements pour réduire ses dépenses, doit surveiller de près son budget de santé et n’a pas vu ses petits-enfants depuis des mois faute de moyens pour prendre l’autobus jusqu’à Laval. La nourriture fraîche devient un luxe, remplacée plus souvent qu’elle ne le souhaiterait par des aliments moins coûteux. « Je n’ai jamais pensé finir ma vie comme ça, à compter mes sous pour acheter un litre de lait », murmure-t-elle.
Cette pauvreté au féminin à la retraite soulève des questions profondes sur la valeur que notre société accorde au travail de care. Pendant des décennies, ces femmes ont nourri, soigné, éduqué et consolé, souvent sans rémunération ni reconnaissance officielle. Plusieurs chercheuses en économie féministe soulignent que les systèmes de retraite ont historiquement été conçus autour de trajectoires d’emploi continues et à temps plein, un modèle qui correspond davantage au parcours professionnel masculin traditionnel des générations passées. Les femmes qui ont consacré une partie importante de leur vie au soin des autres se retrouvent ainsi désavantagées sur le plan économique une fois à la retraite. Cette réalité met en lumière la place limitée qu’occupent encore le travail domestique et le travail de soin dans les politiques publiques.
Face à cette situation, des voix s’élèvent pour réclamer une refonte du système. Des organismes communautaires demandent notamment une bonification des mesures destinées aux personnes aînées à faible revenu et une meilleure reconnaissance des années consacrées à la proche aidance dans certains programmes publics. « Ce n’est pas de la charité qu’on demande, c’est de la justice », résume une intervenante communautaire. Au Canada, certains mécanismes permettent déjà de tenir compte de certaines périodes consacrées aux responsabilités familiales dans le calcul de prestations publiques, mais plusieurs groupes jugent ces mesures insuffisantes. Pendant ce temps, Thérèse, Monique et des milliers d’autres femmes continuent de jongler avec des budgets impossibles, portant sur leurs épaules fatiguées le poids d’un système qui n’a jamais pleinement reconnu leur contribution. Leur dignité mérite mieux qu’une vieillesse marquée par la privation.





