TariqBenSalem_2026-06-18_peur_remplace_politique_linguistique

Politique linguistique au Québec : quand la peur remplace l’action

Jean-François Roberge vient de nous servir un classique du répertoire alarmiste québécois : selon lui, si Charles Milliard devient premier ministre, ce serait « une catastrophe pour la langue française ». Pas une menace, ni un risque — une catastrophe, rien de moins. Ce genre de déclaration fracassante fait toujours son petit effet médiatique, mais elle illustre surtout l’épuisement d’une classe politique incapable de proposer autre chose que l’anxiété identitaire comme programme. Plutôt que d’articuler une vision concrète de la vitalité linguistique, on préfère agiter le spectre du déclin imminent. C’est spectaculaire, certes, mais intellectuellement paresseux.

Une véritable politique linguistique ne se résume pas à pointer du doigt l’adversaire politique du moment. Elle mobilise des institutions : écoles publiques robustes, financement massif de la culture francophone, médias publics et indépendants soutenus adéquatement, programmes d’intégration linguistique dignes de ce nom pour les nouveaux arrivants. Elle suppose aussi une volonté d’investir dans la création artistique, le théâtre, le cinéma, la littérature — tout ce qui fait qu’une langue reste vivante, désirable, créative. Or, depuis des années, une part importante du débat public s’est concentrée sur les règles linguistiques et l’affichage commercial, plutôt que sur le renforcement des institutions culturelles et le soutien accru à l’édition indépendante.

Ce qui frappe dans le discours de Roberge, c’est le peu de propositions concrètes mises de l’avant dans cette sortie. On nous dit quoi craindre, rarement quoi construire. Cette rhétorique de la catastrophe permanente finit par remplacer l’action collective par une posture défensive où tout devient menace : l’anglais, l’immigration, les libéraux, les anglophones, les étudiants internationaux. Ce nationalisme anxieux ne protège rien, il épuise. Ailleurs dans le monde, plusieurs langues minoritaires ou minorisées qui résistent le mieux s’appuient sur le rayonnement culturel et la force de leurs institutions, et pas uniquement sur des mesures coercitives.

Comparer cette approche à celle de régions comme la Catalogne, le Pays basque ou la Flandre révèle un contraste stratégique. Ces sociétés ont largement misé sur leurs institutions culturelles, leurs médias, leurs systèmes d’éducation et leurs espaces de création pour renforcer l’usage de leur langue. Au Québec, on préfère souvent compter les mots anglais sur les menus de restaurant. C’est commode pour les tribunes politiques, moins efficace pour nourrir une culture francophone dynamique capable de séduire au-delà de ses frontières.

Protéger le français au Québec demeure un projet légitime et nécessaire, mais il mérite mieux que les slogans apocalyptiques. Cela exige des choix budgétaires courageux, une vision à long terme de l’éducation publique, un soutien structurel aux industries culturelles francophones. Cela demande aussi d’accepter que la langue évolue, qu’elle soit parlée différemment selon les générations et les origines, et que sa vitalité ne se mesure pas uniquement à sa conformité grammaticale. La peur est un mauvais conseiller en politique linguistique — la créativité collective, elle, pourrait faire des merveilles.

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