Montréal s’apprête à généraliser la collecte des déchets aux deux semaines, une mesure présentée comme un pas vers la réduction des matières enfouies et l’amélioration du bilan environnemental de la métropole. Sur papier, l’intention semble louable : encourager les ménages à mieux trier, à composter davantage, à réduire leur production de résidus. Mais derrière cette rhétorique verte se cache une réalité bien plus contrastée, celle d’une ville profondément inégale où tous les logements ne se valent pas et où l’accès aux infrastructures de compostage demeure inégal selon les quartiers et les types d’habitation. Pour les locataires entassés dans des immeubles mal équipés, sans balcon ni cour arrière, cette politique risque de transformer les cuisines en espaces de stockage de déchets difficiles à gérer et les ruelles en foyers d’insalubrité.
Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire, stocker deux semaines de déchets dans un trois et demi du Plateau ou de Parc-Extension? Ça veut dire des odeurs qui s’infiltrent, des bestioles qui s’invitent, des familles qui doivent jongler entre les couches souillées, les restes alimentaires et l’absence totale d’espace de rangement. Pendant ce temps, dans les quartiers cossus où les résidences unifamiliales disposent de cours spacieuses et de bacs multiples, la transition se fera plus facilement. Cette mesure, présentée comme universelle, ignore les conditions matérielles d’existence des classes populaires et reproduit une logique où l’effort écologique repose sur les épaules de ceux qui ont déjà le moins de marge de manœuvre.
Le compostage, pilier de cette réforme, ne fonctionne que si les infrastructures suivent. Or, combien d’immeubles montréalais disposent réellement de bacs bruns accessibles et bien gérés? Combien de propriétaires négligents refusent d’investir dans des systèmes adéquats? La Ville peut bien distribuer des mini-bacs de cuisine; sans collecte fiable et sans éducation soutenue, ces outils deviennent des symboles creux d’une politique qui fait semblant de s’attaquer au problème. Les locataires se retrouvent coincés entre des règlements municipaux exigeants et des propriétaires absents, dans un vide institutionnel qui pue littéralement la mauvaise foi.
Pourquoi les efforts écologiques doivent-ils toujours peser d’abord sur les individus, surtout les plus précaires, plutôt que sur les industries qui produisent des montagnes d’emballages inutiles ou sur les promoteurs immobiliers qui construisent des tours sans espaces adéquats pour le tri des matières résiduelles? La collecte aux deux semaines aurait du sens dans une ville qui investit massivement dans le compostage communautaire, qui impose des normes strictes aux immeubles neufs, qui sanctionne les propriétaires négligents et qui redistribue équitablement les ressources pour que chaque quartier ait accès aux mêmes services. Mais dans le Montréal actuel, fragmenté et marqué par de fortes inégalités, cette mesure ressemble davantage à une punition déguisée en vertu.
Pour que cette politique soit socialement juste, il faut d’abord garantir un minimum : des infrastructures de compostage obligatoires et fonctionnelles dans tous les immeubles de plus de six logements, des inspections municipales systématiques, des amendes dissuasives pour les propriétaires récalcitrants et un soutien financier direct aux ménages à faible revenu pour l’achat de contenants hermétiques et adaptés. Il faut aussi cesser de faire porter la responsabilité climatique uniquement sur les citoyens et s’attaquer enfin aux grands producteurs de déchets : l’industrie agroalimentaire, les géants de la livraison, les chaînes de fast fashion. L’écologie ne peut pas être un fardeau de plus pour ceux qui croulent déjà sous le poids des loyers exorbitants et de la précarité. Elle doit être une justice redistributive, ou elle n’est qu’une imposture de plus.





