David Lavoie se présente sous la bannière du Parti libéral du Québec dans Rosemont. L’ancien directeur général du Festival TransAmériques, figure respectée du milieu culturel montréalais, rejoint ainsi une formation politique qu’on associe davantage aux tours de bureaux du centre-ville qu’aux salles de création. Ce ralliement n’est pas sans précédent — les partis savent flatter les profils progressistes pour moderniser leur image — mais il révèle quelque chose de plus profond : l’épuisement d’une certaine gauche culturelle et sa conversion tacite à un pragmatisme qui ressemble étrangement à une abdication.
On pourrait y voir une simple trajectoire individuelle, un désir légitime de passer du monde des idées à celui de l’action. Mais le symbolisme du passage est trop net pour être anodin. Le PLQ ne change pas de modèle économique en accueillant des artistes ou des gestionnaires culturels dans ses rangs ; il les intègre à un dispositif que ses critiques considèrent comme fondamentalement attaché à la dérégulation, à une forme d’austérité modérée et à la gestion technocratique du bien commun. Ce n’est pas la culture qui transforme le libéralisme, c’est le libéralisme qui digère la culture en l’apprivoisant, en la rendant présentable, en la vidant de son potentiel contestataire.
L’ironie est d’autant plus mordante que Rosemont incarne précisément ce que le milieu culturel défend habituellement : quartiers mixtes, solidarité de proximité, résistance à la gentrification. Pourtant, en choisissant de porter les couleurs d’un parti historiquement associé, selon ses détracteurs, aux promoteurs immobiliers et aux intérêts financiers, Lavoie participe malgré lui à cette grande opération de verdissement superficiel qui consiste à recruter des visages sympathiques sans jamais remettre en question les logiques structurelles qui creusent les inégalités. C’est la vieille ruse libérale : moderniser l’emballage sans toucher au contenu.
Ce qui est en jeu ici dépasse la personne de David Lavoie. Il s’agit d’une tendance plus vaste, celle de la circulation des élites culturelles dans le champ politique, une circulation qui brouille les lignes sans jamais vraiment déplacer les rapports de force. On célèbre l’ouverture, la diversité des parcours, la fin des vieux clivages, mais au fond, on assiste surtout à une redistribution des rôles au sein d’une même classe sociale, celle des diplômés urbains qui partagent un capital culturel commun et une certaine aisance à naviguer entre les mondes. La gauche culturelle, fatiguée de ses propres divisions, finit par se rallier au centre, persuadée d’y exercer une influence qu’elle n’aura jamais.
Reste cette question lancinante : que devient un projet progressiste lorsque ses figures les plus visibles acceptent de se fondre dans un appareil qui n’a jamais remis en question sa foi dans le marché comme principe régulateur ? La tension entre valeurs affichées et pratiques réelles n’est pas nouvelle, mais elle se cristallise ici avec une netteté cruelle. Car si même la culture, ce refuge supposé de l’esprit critique, se laisse séduire par les sirènes du pouvoir sans exiger de transformations profondes, alors il faut se rendre à l’évidence : ce n’est plus de renouveau qu’on parle, mais de reconversion. Et cette reconversion-là n’augure rien de bon pour ceux qui croient encore que la politique peut être autre chose qu’un exercice de gestion.





