À Blainville, la colère gronde. Pas un caprice de banlieusards frileux, mais une rébellion légitime contre un système qui transforme certains territoires en zones de sacrifice pendant que d’autres prospèrent dans l’indifférence climatisée. Stablex, cette entreprise spécialisée dans l’enfouissement de déchets industriels, incarne parfaitement la logique tordue du capitalisme extractif : privatiser les profits, socialiser les nuisances. Les résident·e·s ne demandent pas que leurs déchets disparaissent par magie — iels exigent qu’on arrête de traiter leur communauté comme un dépotoir commode pour les résidus toxiques de l’industrie québécoise.
Derrière l’étiquette paresseuse du « pas dans ma cour », se cache une question de justice environnementale brutale. Pourquoi Blainville? Pourquoi toujours les mêmes quartiers, les mêmes municipalités coincées entre les autoroutes et les zones industrielles qui héritent des infrastructures polluantes? Pendant que les promoteurs immobiliers vendent du « milieu de vie de qualité » dans les quartiers cossus, d’autres respirent les émanations d’un site qui accumule des résidus dangereux depuis des décennies. Cette géographie de l’injustice n’est jamais accidentelle : elle suit les lignes de fracture du pouvoir économique et politique.
Le processus d’autorisation illustre parfaitement la faillite démocratique de nos institutions environnementales. Les citoyen·ne·s découvrent les projets quand il est déjà trop tard, quand les permis sont signés, quand les « experts » mandatés par l’industrie ont produit leurs rapports rassurants. Les audiences publiques deviennent des théâtres où jouer la démocratie participative sans jamais partager le pouvoir de décision. Les résident·e·s de Blainville le savent : leur opposition sera cataloguée comme émotive, irrationnelle, alors que les calculs de rentabilité de Stablex seront présentés comme objectifs et rationnels. Pourtant, qui est plus rationnel — celleux qui refusent de respirer des toxines ou celleux qui calculent les marges de profit sur la mort lente d’un écosystème?
Ce combat s’inscrit dans une constellation de résistances québécoises contre l’extractivisme et ses infrastructures mortifères. De la lutte contre GNL Québec au Saguenay aux mobilisations contre les projets miniers en Abitibi, les communautés refusent de plus en plus d’être les variables d’ajustement du développement économique. Elles réclament un droit de veto sur ce qui affecte leur santé, leur eau, leur air. Blainville n’est pas une anomalie isolée, c’est un front de plus dans une guerre d’usure que mènent les populations contre un modèle qui les traite comme du matériel jetable.
Un territoire n’est pas une abstraction administrative qu’on peut remplir de déchets industriels selon la logique du moindre coût. C’est un tissu vivant de relations humaines et écologiques, une mémoire collective, un projet d’avenir. Quand Blainville dit non à Stablex, elle affirme que le droit à un environnement sain n’est pas négociable contre des emplois précaires ou des revenus fiscaux. Elle rappelle que la vraie question n’est pas « où enfouir nos déchets toxiques? » mais « pourquoi produisons-nous encore autant de merde industrielle? ». C’est cette question radicale que le système refuse d’entendre — et c’est exactement pour ça qu’il faut continuer de la crier.





