Camille_Dufresne_2026-09-20_la_ville_vendue_au_plus_offrant

Logement abordable : la ville vendue au plus offrant

On nous répète en boucle qu’il faut construire, construire encore, comme si la crise du logement n’était qu’un problème d’arithmétique. Pourtant, pendant que les tours de condos de luxe poussent comme des champignons toxiques dans nos quartiers, des milliers de ménages modestes cherchent désespérément un toit abordable. Le débat sur la densification urbaine cache une réalité qu’on refuse de nommer : nos villes sont devenues des machines à spéculer, des terrains de jeu pour promoteurs où chaque décision d’urbanisme enrichit les mêmes joueurs pendant que locataires et familles à revenu modeste sont expulsés vers les périphéries. La question n’est pas de savoir si on construit, mais pour qui on construit et qui contrôle ce processus.

Le faux dilemme qu’on nous sert entre réglementation et construction est une arnaque idéologique. Quand des voix s’élèvent pour exiger du logement social ou des balcons dans les nouveaux projets, on les accuse de bloquer la construction et d’aggraver la crise. Mais regardons les faits : le marché a déjà choisi ses gagnants. Les promoteurs maximisent leurs marges en construisant des unités hors de prix, sachant très bien que la demande de luxe est limitée mais profitable. Pendant ce temps, les listes d’attente pour le logement abordable s’allongent et les loyers explosent. La main invisible du marché nous a donné une claque en pleine face, et on nous demande de sourire en redemandant.

Ce sont les locataires, les jeunes, les familles monoparentales et les travailleurs précaires qui paient le prix de cette marchandisation. Exclus des centres-villes qu’ils ont animés pendant des décennies, ils sont repoussés vers des banlieues sans services, loin de leurs réseaux et de leurs emplois. Cette ségrégation spatiale n’est pas un accident : elle est le produit direct d’un système où le logement n’est plus un droit mais une commodité financière. Chaque quartier gentrifié, chaque immeuble converti en Airbnb, chaque rénoviction raconte la même histoire : celle d’une ville qui abandonne ses habitants ordinaires pour courtiser les investisseurs et les acheteurs fortunés.

Exiger des règles qui servent le besoin social plutôt que la marge des promoteurs n’est pas du nimbyisme, c’est de la légitime défense collective. Oui, il faut densifier, mais une densification qui inclut massivement du logement social, coopératif et abordable. Oui, il faut accélérer les projets, mais pas au prix de villes invivables faites de tours-dortoirs sans espaces verts ni vie de quartier. Le pouvoir urbain doit être arraché des mains de ceux qui traitent nos villes comme des portfolios d’investissement. Cela signifie plus de contrôle démocratique sur l’aménagement, des quotas contraignants de logement abordable, un encadrement strict des loyers et la fin des exemptions fiscales aux promoteurs.

La bataille pour le logement est une bataille pour décider quelle ville nous voulons habiter. Une ville où seuls les riches ont droit de cité, ou une ville solidaire, mixte, accessible ? Les locataires et les mouvements sociaux ne bloquent pas la construction : ils réclament qu’on construise enfin la ville dont on a besoin, pas celle qui enrichit une poignée de spéculateurs. Il est temps de nommer l’ennemi : ce n’est pas la réglementation, c’est la marchandisation. Et de choisir notre camp : celui du profit ou celui du droit au logement. L’urgence climatique et sociale exige qu’on cesse de laisser le marché décider de notre avenir urbain. La ville nous appartient, reprenons-la.

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