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Budget Carney : croissance promise, justice reportée

Le premier budget Carney, dévoilé cette semaine à Ottawa, suscite déjà des débats nourris : présenté comme un plan audacieux pour l’avenir, il plonge pourtant dans une logique bien connue — l’investissement public en infrastructures, glorifié en une relance générationnelle, mais financé par une prudence fiscale qui épargne les plus fortunés. L’État promet 50 milliards de dollars pour les routes, les ponts et les réseaux électriques, un chiffre impressionnant à première vue. Mais une lecture attentive montre que cette politique s’inscrit dans une tradition budgétaire canadienne qui accumule les annonces sans toujours assurer l’équité distributive.

La principale critique concerne l’asymétrie flagrante entre les fonds promis à l’investissement économique et les faibles avancées sociales. Aucune hausse significative des transferts aux provinces pour la santé ou les services sociaux n’est prévue. Et surtout, aucune mesure fiscale forte à l’endroit des ultra-riches ou des grandes entreprises — pourtant les grands gagnants de la dernière décennie. Alors que l’écart de richesse s’est creusé, le budget maintient intact le traitement fiscal préférentiel des gains en capital et refuse d’entrevoir une taxe applicable aux fortunes dépassant les 50 millions de dollars, comme le proposait récemment le CCPA.

Plusieurs économistes progressistes, dont Armine Yalnizyan, ont souligné que parler « d’investissements générationnels » sans ancrage redistributif équivaut à livrer le futur aux groupes déjà dominants. Construire des infrastructures sans renforcer les programmes sociaux, c’est bâtir un pays où ceux qui peinent à se loger ou à se nourrir continueront d’attendre à la marge. Entre 2019 et 2024, les dépenses fédérales en soutien au revenu ont diminué de 13%, ajustées à l’inflation. Or, selon l’Institut Broadbent, chaque dollar versé directement en transferts sociaux engendre plus de croissance immédiate que les investissements à long terme dans les infrastructures lourdes.

Du côté des entreprises, le budget reconduit les baisses d’impôt instaurées il y a cinq ans, au motif d’encourager l’innovation et la compétitivité. Mais les données de Statistique Canada montrent que malgré une rentabilité record des grands groupes, l’investissement privé stagne. Autrement dit, l’argent reste dans les coffres des actionnaires. Le manque de conditions ou de contreparties associées aux aides fiscales constitue ici l’angle mort du soi-disant réalisme économique de Carney, ancien banquier central aujourd’hui champion du « capitalisme responsable » — une formule séduisante, mais qui, au fil des budgets, semble souvent se vider de sa substance.

La question n’est donc pas tant de savoir si le Canada a les moyens d’investir, mais plutôt de choisir où et pour qui il le fait. Réformer la fiscalité pour y inclure une taxe sur les ultra-riches (comme celle proposée par le NDP : 1% sur les fortunes de plus de 20M$), revaloriser l’impôt sur les dividendes, ou augmenter les transferts ciblés vers les services publics seraient des gestes tangibles. Sans cela, le budget Carney risque de devenir une variation de plus sur un thème connu : promettre demain la croissance, mais livrer aujourd’hui l’inégalité.

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