CamilleDufresne_2026-10-02_carrote_quand_la_souverainete_passe_par_la_carotte

Souveraineté alimentaire : Carroté, modèle local au Québec

Chaque semaine, 150 000 livres de mini-carottes sortent des installations de Carroté au Québec. Ce n’est pas juste une anecdote agricole : c’est la preuve vivante qu’on peut produire localement, à grande échelle, sans se prosterner devant les géants de la distribution américaine. Pendant que nos gouvernements célèbrent mollement le « circuit court » dans leurs discours de façade, cette entreprise démontre qu’un modèle résilient et autonome est non seulement possible, mais rentable. Sauf qu’on refuse encore d’en faire une priorité structurelle. Pourquoi? Parce que ça dérange les chaînes d’approvisionnement mondialisées où les profits s’accumulent ailleurs que dans nos régions.

Carroté incarne ce qu’on appelle la souveraineté alimentaire : contrôler ce qu’on mange, où ça pousse, qui le transforme. Leurs employés ne sont pas des travailleurs précaires exploités dans un entrepôt Amazon à 15$/h sans pause-pipi. Ils participent à une chaîne de valeur ancrée ici, qui nourrit des familles québécoises, qui paie des impôts locaux, qui irrigue l’économie régionale. C’est ça, la vraie création de richesse — pas les subventions déguisées aux multinationales qui rapatrient leurs bénéfices en Californie ou au Delaware. Mais cette réussite reste isolée, comme une oasis dans un désert de dépendance.

Pendant ce temps, on importe encore massivement des légumes cultivés à des milliers de kilomètres, arrosés au pétrole, cueillis par des mains sous-payées, emballés dans du plastique inutile, puis trimballés en camion jusqu’à nos épiceries. Le bilan carbone est catastrophique, la résilience nulle. Si une crise frappe — pandémie, guerre commerciale, dérèglement climatique — on se retrouve le bec dans l’eau. Carroté, lui, prouve qu’on peut réduire cette vulnérabilité. Mais il faudrait une politique publique musclée : quotas d’achat local obligatoires dans les institutions publiques, crédits d’impôt agressifs pour les PME agroalimentaires, nationalisation partielle des terres pour éviter la spéculation. On en est loin.

L’achat local n’est pas une tendance hipster réservée aux farmers markets du Plateau. C’est un acte de résistance économique contre un système extractiviste qui traite nos régions comme des colonies de ressources. Acheter des mini-carottes produites ici, c’est dire non à la marchandisation mondialisée de l’alimentation. C’est reconnaître que chaque dollar dépensé est un vote politique. C’est refuser que nos bassins d’emploi se vident pendant que les actionnaires de Walmart s’enrichissent. Mais tant que l’État ne mettra pas son poids dans la balance, ces initiatives resteront marginales, fragiles, menacées par la concurrence déloyale des mastodontes.

Carroté devrait être la norme, pas l’exception. On a les terres, les compétences, la demande. Ce qui manque, c’est la volonté politique de rompre avec la religion du libre-marché et d’affirmer que oui, on choisit de produire chez nous, même si ça coûte quelques cents de plus. Parce que ce « plus », c’est des emplois décents, une empreinte écologique réduite, une autonomie stratégique renforcée. Relocaliser l’alimentation, c’est conjuguer justice sociale et urgence climatique. Mais pour ça, il faut arrêter de traiter l’agriculture comme une variable d’ajustement et commencer à la considérer comme ce qu’elle est : une question de survie collective.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.