Un morceau de tissu levé au Salon rouge et voilà l’establishment qui s’étouffe. Ruba Ghazal, députée de Québec solidaire pour Mercier, a brandi un keffieh à l’Assemblée nationale et déclenché une tempête politique révélatrice. Une pétition réclame sa démission, des élus crient au scandale, les chroniqueurs s’indignent. Mais pourquoi tant de rage contre un symbole de solidarité avec un peuple sous occupation? Parce que justement: ce geste politique refuse le silence complice qu’on exige des élu·es sur la Palestine. Dans un parlement où on applaudit debout des militaires de l’OTAN sans broncher, lever un keffieh devient soudainement intolérable. Le message est clair: certaines causes ont droit de cité, d’autres doivent rester invisibles.
Ghazal s’est défendue en rappelant que le keffieh représente la résistance d’un peuple face à l’injustice, pas une provocation gratuite. Mais ses détracteurs ont choisi de réduire ce geste à une simple « disruption » du décorum parlementaire, évacuant soigneusement tout contexte géopolitique. Cette stratégie n’est pas innocente: en vidant le symbole de son sens, on criminalise la solidarité internationale elle-même. On transforme un acte de conscience en faute de goût, un cri d’alarme en trouble de l’ordre. C’est la technique classique: quand on ne peut pas attaquer le fond, on attaque la forme. Quand on refuse de parler de génocide, on parle de tissu.
Le double standard saute aux yeux. Où étaient ces gardiens de la bienséance parlementaire quand des élus portaient des coquelicots militaristes ou des symboles corporatifs? Pourquoi ce silence assourdissant face aux lobbyistes de l’industrie pétrolière qui circulent librement dans les corridors du pouvoir? L’indignation sélective trahit l’agenda: ce qui dérange vraiment, ce n’est pas le geste en soi, c’est la cause qu’il défend. La Palestine reste le sujet tabou par excellence, celui qui fait exploser les consensus mous et révèle les lignes de fracture de notre démocratie libérale. Accepter qu’on parle de colonialisme israélien, c’est risquer qu’on parle aussi de colonialisme canadien. Alors on préfère parler de décorum.
Cette polémique pose une question fondamentale sur la liberté d’expression et le rôle des élu·es. Sont-ils là pour reproduire les consensus élitaires ou pour porter les luttes de leur base? Ghazal représente une circonscription où la solidarité avec la Palestine est massive, où les gens descendent dans la rue par milliers depuis des mois. Son geste au Salon rouge n’est pas une provocation: c’est de la démocratie représentative qui fonctionne. Mais pour l’establishment, un·e élu·e qui écoute la rue plutôt que les éditorialistes devient automatiquement suspect·e. On lui reproche de « politiser » l’Assemblée nationale, comme si celle-ci était un salon de thé et non l’arène où se jouent justement les rapports de force politiques.
Le coût démocratique de cette mise en scène est immense. Pendant qu’on débat de tissus et de pétitions, les vraies questions disparaissent: le bilan des morts à Gaza, le soutien canadien à l’armement israélien, la répression des mouvements pro-Palestine sur nos campus. Le débat public s’appauvrit, colonisé par les faiseurs de peur qui transforment chaque acte de solidarité en menace existentielle. Les marchands de posture, eux, jubilent: ils peuvent jouer les outragés sans jamais prendre position sur le fond. Pendant ce temps, le vrai scandale continue: notre complicité collective dans un nettoyage ethnique en direct. Mais ça, apparemment, c’est moins grave qu’un foulard dans un parlement.





