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Féminicide conjugal : l’État complice d’un crime évitable

Soixante-deux coups de couteau. Soixante-deux fois qu’un homme a choisi de planter une lame dans le corps de celle qu’il prétendait aimer. Ce n’est pas un crime passionnel, ce n’est pas un drame isolé : c’est un féminicide annoncé, prévisible, évitable. Quand une femme meurt sous les coups de son ex-conjoint quelques semaines après la séparation, ce n’est pas la fatalité qui frappe — c’est un système entier qui a failli. Un système qui abandonne les femmes au moment le plus dangereux de leur vie : celui où elles osent partir.

La violence conjugale n’explose pas du jour au lendemain. Elle suit un continuum méticuleux, documenté, connu : contrôle financier, isolement social, menaces voilées puis explicites, harcèlement post-séparation, strangulation — ce geste qui précède souvent le meurtre. Les féministes le crient depuis des décennies : la séparation est le moment de rupture où le contrôle patriarcal vacille, et c’est là que le danger culmine. Pourtant, nos institutions continuent de traiter chaque cas comme une surprise, chaque mort comme un accident tragique. Non : c’est une choreography prévisible que nous refusons collectivement d’interrompre.

Où étaient les institutions quand cette femme a quitté son conjoint violent ? Les ordonnances de protection prennent des semaines, les signalements se perdent entre les services de police, les tribunaux, les urgences psychiatriques. Les maisons d’hébergement sont pleines, sous-financées, incapables d’accueillir toutes celles qui fuient. La coordination entre les acteur·rices est défaillante, les ressources en santé mentale inexistantes pour les hommes violents comme pour les survivantes. Pendant ce temps, les femmes se retrouvent seules, vulnérables, à naviguer un labyrinthe bureaucratique mortel. C’est un échec institutionnel massif, systémique, répété.

Cette mort s’inscrit dans une lecture féministe claire : la violence conjugale est une manifestation de la domination masculine, intensifiée par la culture du contrôle et la possessivité toxique. Quand une femme brise ce lien de pouvoir en partant, certains hommes préfèrent la détruire plutôt que d’accepter leur perte de contrôle. Cette dynamique n’est pas individuelle, elle est structurelle. Elle se nourrit de l’inaction politique, du financement insuffisant, de la minimisation culturelle de la violence genrée. Tant que nous traiterons ces meurtres comme des faits divers, nous en resterons complices.

Il est temps d’agir avec l’urgence que mérite cette crise de santé publique. Cela passe par des logements sécuritaires accessibles immédiatement, un financement massif des maisons d’hébergement, des tribunaux spécialisés qui accélèrent les ordonnances de protection, des ressources en santé mentale pour désamorcer les comportements violents, et surtout, une éducation à l’égalité dès l’enfance pour déconstruire les racines du patriarcat. La prévention du féminicide n’est pas un supplément moral, c’est une obligation politique. Chaque mort évitable est un scandale d’État. Soixante-deux coups de couteau : combien faudra-t-il de corps avant qu’on comprenne enfin ?

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