Plus de 700 demandes d’immigration ont été fermées par erreur au Québec à cause d’un bug informatique dans le système Arrima. Pas un chiffre abstrait : 700 trajectoires de vie suspendues, 700 familles qui ont tout quitté pour recommencer ici, 700 personnes qui ont payé des frais, rassemblé des documents, appris le français, attendu des mois — et qui se sont réveillées un matin avec un statut annulé sans préavis, sans explication, sans humanité. Derrière chaque dossier fermé, il y a une mère qui ne dort plus, un père qui ne peut plus travailler légalement, des enfants qui ne comprennent pas pourquoi tout s’effondre. L’erreur administrative n’existe pas : ce qui existe, c’est la violence d’un État qui traite les personnes migrantes comme des lignes de code jetables.
Les organismes communautaires et les avocat·e·s en immigration sonnent l’alarme depuis des semaines. Iels parlent de détresse psychologique aiguë, de précarité financière aggravée, de perte de confiance totale envers le système. Certain·e·s demandeur·euse·s ont dû interrompre leur emploi, d’autres ont perdu leur logement ou leur accès aux soins de santé. Pour les personnes racisées, peu francophones ou sans réseau, cette erreur devient un gouffre : comment contester quand on ne comprend pas le jargon bureaucratique? Comment se défendre quand on n’a pas les moyens de payer un·e avocat·e? La numérisation des services publics devait simplifier les démarches, mais elle a surtout créé un système opaque, déshumanisé, où personne ne répond au téléphone et où les erreurs se multiplient sans que personne n’en porte la responsabilité.
Ce n’est pas un accident technique, c’est un choix politique. Le gouvernement a précipité la mise en ligne du portail Arrima sans tester adéquatement ses failles, sans prévoir de mécanismes de recours accessibles, sans penser aux personnes les plus vulnérables. La logique est claire : réduire les coûts, accélérer les processus, maximiser l’efficacité — peu importe si des vies sont broyées au passage. Les immigrant·e·s ne sont pas perçu·e·s comme des citoyen·ne·s en devenir, mais comme des dossiers à traiter, des quotas à atteindre, des variables ajustables selon les besoins économiques du moment. Quand le système plante, on leur demande de patienter, de refaire leurs démarches, de prouver encore une fois qu’iels méritent d’être ici. Jamais on ne leur présente d’excuses dignes de ce nom.
Les témoignages recueillis par les organismes de défense des droits sont déchirants. Une femme de Côte-d’Ivoire qui avait vendu sa maison pour financer son projet d’immigration, un ingénieur syrien qui devait commencer un emploi à Montréal, une famille guatémaltèque dont les enfants étaient déjà inscrits à l’école — tous et toutes ont vu leurs espoirs anéantis en un clic. Certain·e·s parlent de honte, d’humiliation, de sentiment d’abandon. D’autres évoquent la peur : peur de devoir rentrer dans un pays qu’iels ont fui, peur de perdre leurs économies, peur que leurs enfants les voient échouer. Cette violence émotionnelle est invisible dans les statistiques gouvernementales, mais elle est réelle, tangible, destructrice.
Il est urgent de repenser la manière dont l’État gère l’immigration. Cela commence par reconnaître que les personnes migrantes ne sont pas des numéros dans une base de données, mais des êtres humains avec des droits, des histoires, des projets. Cela exige aussi de ralentir la numérisation aveugle des services publics et de maintenir des points de contact humains, accessibles, en plusieurs langues. Enfin, cela implique de tenir les responsables politiques redevables : qui a validé ce système défaillant? Qui paiera pour les préjudices causés? Qui s’assurera que cela ne se reproduise plus? Tant que ces questions resteront sans réponse, l’État continuera de trahir celles et ceux qui croient encore en sa promesse d’accueil.





