camille-dufresne-2026-10-14-rem-en-panne

Panne du REM: qui paie la facture du progrès?

Mercredi matin, 7h45. Le REM s’arrête net entre Côte-de-Liesse et Panama. Pas de métaphore ici: des milliers de travailleuses et travailleurs coincé·e·s sur des quais bondés, regardant leur montre avec une boule au ventre. Pas de télétravail pour celle qui nettoie les bureaux du centre-ville, pas de flexibilité pour celui qui commence son shift à l’usine à 8h. Pendant que les communiqués parlent d’«incident technique», ce sont des salaires amputés, des garderies qui facturent les retards, des patron·ne·s qui menacent. Le transport «de l’avenir» s’est effondré exactement là où il devait libérer: à l’heure où celles et ceux sans marge de manœuvre en ont le plus besoin.

Derrière chaque panne se cache une arithmétique cruelle que les ingénieurs n’additionnent jamais. Une préposée aux bénéficiaires qui rate son quart perd une demi-journée de paie qu’elle ne récupérera pas. Un père monoparental qui arrive en retard chercher son enfant paie 1$ la minute de pénalité — vingt, trente, cinquante dollars évaporés parce qu’un train automatisé a décidé de planter. On nous vend l’innovation, la modernité, le «sans conducteur», mais quand le système craque, ce ne sont pas les cadres en Audi qui écopent. Ce sont les mêmes qui paient déjà le prix fort d’une ville conçue pour les autres.

Et le paradoxe devient obscène quand on pense transition écologique. Nous hurlons — à raison — qu’il faut sortir du tout-auto, réduire les émissions, miser sur le transport collectif. Mais comment convaincre une aide-soignante de laisser sa vieille Civic à la maison si le REM la plante deux fois par mois? Chaque panne sabote la crédibilité du report modal. Chaque inconfort, chaque retard, chaque promesse brisée renforce le réflexe de l’auto solo. Un transport en commun fragile n’est pas juste un inconvénient: c’est un frein climatique, un sabotage involontaire de nos propres objectifs de décarbonation. La fiabilité n’est pas un luxe technique, c’est une condition politique du virage vert.

Pendant ce temps, les usager·ère·s ordinaires restent les oublié·e·s du récit officiel. Les communiqués de CDPQ Infra parlent «rétablissement progressif», «collaboration avec les équipes», «inconvénients». Jamais un mot sur la mère célibataire qui a manqué son rendez-vous médical, sur l’étudiant·e qui a raté son examen, sur le cuisinier qui s’est fait couper de l’horaire pour absence. Le langage corporatif désincarne tout, efface les corps fatigués, les angoisses concrètes, les budgets serrés. Comme si une panne n’était qu’une donnée dans un tableau Excel, pas une journée foutue en l’air pour des milliers de personnes qui n’ont pas le privilège d’un plan B.

Alors voici l’exigence minimale: un service public doit servir d’abord celles et ceux qui n’ont pas d’alternative. Pas les banlieusard·e·s en Tesla qui «essaient le REM», pas les touristes curieux, mais les préposé·e·s, les aide-ménagères, les commis, les étudiant·e·s fauché·e·s. Cela signifie une fiabilité non négociable, des compensations automatiques en cas de panne, une transparence brutale sur les failles du système. Cela signifie aussi arrêter de privatiser les profits (CDPQ) tout en socialisant les risques (usagers). Le transport en commun n’est pas un gadget technologique à valoriser en Bourse: c’est un droit, un outil d’égalité, un levier climatique. Et il ne remplira aucune de ces promesses tant qu’on oubliera qui prend vraiment le REM chaque matin — et ce que ça leur coûte quand il plante.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.