Pendant que Charles Milliard inaugure des rubans et pose devant des pelletées de terre symboliques, Bécancour et des centaines de municipalités québécoises regardent leurs infrastructures s’effondrer en direct. Ce n’est pas un accident climatique, c’est une politique délibérée du court terme. Les tuyaux qui éclatent sous nos pieds, les routes qui deviennent cratères, les égouts qui débordent dans nos sous-sols : voilà le vrai visage d’un gouvernement qui préfère la photo de projet neuf à l’entretien du monde existant. Et pendant ce temps, ce sont toujours les mêmes qui paient : les familles modestes, les locataires, les aînés, les quartiers oubliés où personne ne vient inaugurer quoi que ce soit.
Le déficit d’entretien des infrastructures municipales au Québec dépasse maintenant les 20 milliards de dollars. Vingt milliards. Ce chiffre vertigineux n’est pas tombé du ciel : il est le résultat de décennies de transfert de responsabilités vers les municipalités sans transfert équivalent de ressources. Québec coupe, Ottawa se désengage, et les villes se retrouvent coincées entre des citoyens qui n’en peuvent plus de payer et des infrastructures qui craquent littéralement sous la pression. À Bécancour comme ailleurs, réparer une conduite d’aqueduc vieille de 60 ans n’offre aucune visibilité politique, alors on attend qu’elle explose, on déclare l’urgence, on paie trois fois le prix et on recommence ailleurs.
Cette logique du sparadrap est une catastrophe économique autant qu’écologique. Chaque dollar non investi dans l’entretien préventif coûte entre quatre et sept dollars en réparations d’urgence, sans compter les dégâts collatéraux : inondations de sous-sols, pertes de revenus pour les commerces, contamination de l’eau potable, stress chronique pour les résidents. Et avec les changements climatiques qui intensifient les précipitations et multiplient les cycles gel-dégel, cette négligence devient criminelle. Nos réseaux d’égouts ne sont plus capables d’absorber les pluies torrentielles, nos aqueducs craquent sous les canicules, mais on continue de gérer le 21e siècle avec des tuyaux du 20e et une mentalité du 19e.
La justice sociale passe aussi par les tuyaux. Les quartiers riches obtiennent leurs réfections rapidement, leurs rues sont belles, leurs parcs entretenus. Les quartiers populaires attendent, patientent, s’enfoncent. Les propriétaires peuvent parfois absorber les coûts d’une inondation ou d’un bris majeur ; les locataires, eux, se retrouvent à la rue ou coincés dans des logements insalubres. Les aînés à revenu fixe voient leurs taxes grimper pour compenser des décennies de sous-investissement qu’ils n’ont pas causé. Cette inégalité infrastructurelle est une violence systémique qu’on refuse de nommer, mais qui structure nos vies quotidiennes et détermine qui a droit à la dignité de base : de l’eau propre, des rues sécuritaires, un toit qui ne coule pas.
Investir massivement dans l’entretien des infrastructures n’est pas une dépense, c’est un acte de dignité collective. C’est affirmer que le bien commun mérite qu’on s’en occupe, que nos ancêtres qui ont bâti ces réseaux méritent qu’on les honore en les préservant, que nos enfants méritent de recevoir un monde fonctionnel. Cela exige un changement de paradigme : abandonner la logique néolibérale du projet-vedette pour embrasser l’éthique du care à grande échelle. Cela exige aussi du courage politique : dire aux électeurs qu’on va réparer ce qui existe plutôt que promettre du neuf brillant. Charles Milliard et ses collègues peuvent continuer à jouer aux ministres en attente, ou ils peuvent enfin gouverner pour le monde réel. Bécancour attend. Le Québec attend. Nos infrastructures, elles, ne peuvent plus attendre.





