Ils sont désormais armés. Les contrôleurs routiers québécois viennent d’obtenir leur arsenal réglementaire : pistolets, matraques, menottes. L’État célèbre cette mesure comme une réponse nécessaire aux agressions subies sur le terrain, mais refuse obstinément de nommer ce qu’elle révèle : l’échec complet d’un modèle de sécurité publique fondé sur la réaction plutôt que la prévention. Pendant que nos gouvernements multiplient les uniformes armés, les budgets en santé mentale stagnent, les programmes d’accompagnement psychosocial sont sous-financés, et les causes structurelles de la violence restent intactes. On arme les symptômes au lieu de traiter la maladie.
Cette logique de coercition n’est pas accidentelle : elle s’inscrit dans un système économique où le transport routier repose sur la vitesse, la pression permanente et la surcharge. Les camionneurs sont poussés à rouler au-delà des limites, à sauter des pauses, à négliger leur santé pour respecter des échéanciers intenables dictés par la logistique mondialisée. Dans ce contexte, les contrôles routiers deviennent des moments explosifs où s’affrontent deux formes de précarité : celle du travailleur épuisé et celle de l’agent de l’État exposé. Armer ce dernier ne résout rien, cela militarise simplement une relation déjà toxique.
La sécurité des travailleurs sur la route est réelle et légitime. Personne ne devrait craindre pour sa vie en faisant son travail. Mais transformer cette préoccupation en prétexte pour normaliser l’armement de nouvelles catégories d’agents publics constitue une dérive politique dangereuse. C’est une fuite en avant sécuritaire qui évite les vraies questions : pourquoi nos routes sont-elles aussi dangereuses? Pourquoi les camionneurs sont-ils si stressés? Pourquoi nos services publics manquent-ils à ce point de ressources pour désamorcer les conflits avant qu’ils dégénèrent? L’État préfère investir dans le Glock plutôt que dans le dialogue, dans la contrainte plutôt que dans la prévention.
Ce choix budgétaire et idéologique reflète une vision étriquée de la sécurité publique, celle qui consiste à traiter les symptômes visibles plutôt qu’à réduire les risques systémiques. Investir massivement dans des programmes de santé mentale accessibles, former les intervenants à la désescalade, améliorer les conditions de travail dans le transport, créer des équipes mixtes incluant des travailleurs sociaux lors des contrôles routiers : voilà des pistes qui réduiraient réellement la violence. Mais ces solutions exigent du courage politique et une rupture avec la pensée néolibérale qui préfère toujours punir plutôt que prévenir, car la punition coûte moins cher à court terme et plaît aux électeurs anxieux.
Nous sommes à la croisée des chemins. D’un côté, la tentation permanente du durcissement : plus d’armes, plus de contrôle, plus de force. De l’autre, un pari sur la confiance collective, sur notre capacité à construire une société où la sécurité naît de la solidarité plutôt que de la coercition. Chaque dollar investi dans un pistolet pour un contrôleur routier est un dollar arraché à la prévention, à l’éducation, au soin. Le Québec doit choisir : veut-il une société qui arme ses agents ou qui désarme ses violences?





