Le budget fédéral déposé cette semaine marque une bifurcation assumée : on dit adieu à la taxe sur les biens de luxe tout en accélérant le projet de train à grande vitesse (TGV). À première vue, on pourrait croire à un équilibre budgétaire entre symboles d’innovation collective et assouplissement fiscal. Mais l’analyse révèle une réalité plus nuancée : l’abolition de la taxe de luxe dégage un manque à gagner annuel de 478 millions de dollars, principalement sur des jets privés, voitures de sport et yachts — des produits hors de portée du citoyen moyen.
Dans la même séquence, Ottawa annonce injecter 2,5 milliards sur cinq ans dans le corridor Montréal-Toronto pour lancer enfin le TGV tant promis. Bombardier, tête d’affiche du projet, prévoit créer 600 emplois dès 2026. Toutefois, un emploi subventionné à près de 700 000 $ interpelle. Est-ce une stratégie industrielle ciblée ou un soutien concentré à un champion local ? « Le budget mise sur la croissance verte, certes, mais sans filet de redistribution clair », analyse Émilie Paquin, économiste à l’IRIS. L’intention est là, mais le ciblage reste flou.
Le TGV, en théorie, bénéficiera largement à la population en réduisant les temps de trajet, les émissions, et en désenclavant des régions sous-desservies. Mais qui pourra en profiter réellement ? D’après le plan actuel, les arrêts viseraient avant tout les centres urbains et les travailleurs déjà mobiles — on est encore loin d’un service interrégional accessible aux ménages à faibles revenus. « Sans tarification sociale ni réseau secondaire, on reproduit les inégalités de mobilité existantes », avertit Armine Yalnizyan, économiste indépendante. Elle insiste : construire pour l’avenir, oui — mais pas sans justice sociale.
Ce budget suit donc une logique d’investissement pressé, mais pas forcément équitable. D’un côté, on renonce à une taxe très progressiste qui touchait moins de 1 % des ménages. De l’autre, on lance un mégaprojet qui peut bénéficier à terme à une majorité, mais dont l’accessibilité dépendra des choix futurs. Une question clé demeure : où est le filet redistributif dans ce plan ? Les classes moyennes et populaires ne verront pas immédiatement de réductions de dépenses ni bonification de services sociaux ; elles devront attendre que le train passe pour espérer monter à bord.
En somme, le budget 2025 traverse deux voies. Celle du renouveau économique — ambitieux, vert, structurant — et celle d’un relâchement fiscal symbolique mais coûteux. La première mobilise des ressources publiques pour générer des retombées potentielles collectives ; la seconde, elle, semble répondre aux intérêts d’une minorité fortunée. Si l’intention du gouvernement était de construire l’avenir, il faudra s’assurer que personne ne reste sur le quai quand le progrès arrive.





