Monique, 58 ans, chauffe un bus de nuit sur la ligne 405 depuis deux décennies. Elle connaît tous les arrêts, les habitués, les silences épuisés des minuit et les regards inquiets de ceux qui rentrent seuls. Mais depuis mardi, Monique, comme tant d’autres, a laissé le volant. Pas par caprice. Par nécessité. Parce qu’on ne peut plus tenir cette ville à bout de bras quand les bras sont vides d’espoir, vides de respect, vides de moyen pour vivre.
La question qui tord le ventre : qui tient la ville quand elle vacille ? Pas les fondateurs de start-up ni les lobbyistes en veston. Ce sont les éducatrices à 18$/h, les infirmier·es en burn-out silencieux, les éboueurs sans gants en hiver. Ce sont les invisibles essentiels. Et pourtant, dans la hiérarchie des priorités sociales, Elon Musk pèse plus lourd que Fatoumata, préposée aux bénéficiaires à Laval. Avril a remplacé l’État et l’école publique s’effondre pendant qu’on subventionne des condos à 5000$/mois.
On a baissé la tête devant l’austérité comme devant une pluie froide : en espérant que ça passe. Mais c’est un déluge qui lessive le lien social. On réduit les budgets publics, on casse les collectifs, on méprise la sueur digne. Et on fait semblant que ce n’est pas politique. Pourtant, chaque parent qui saute un repas pour payer le transport à son ado, chaque prof qui achète ses propres crayons, chaque retraité qui reste debout pour une place en CLSC : tout cela crie une même vérité. Le socle de notre monde est fissuré.
Alors il faut choisir : continuer à valoriser les profits ou revaloriser les humains. Si on considérait le salaire du soin, de l’éducation, du transport collectif comme un investissement vital, pas une charge, on referait société. Ce n’est pas un rêve naïf — c’est une nécessité organique. Sinon, ce n’est pas juste le bus 405 qui s’arrête. C’est la confiance, la cohésion, la République elle-même qui cale aux heures de pointe.
Le point de bascule est là, à portée de voix. Entendons enfin le chant sourd de celles et ceux qui carburent aux miettes d’un système glouton. Offrons-leur non pas des miettes plus jolies, mais une table entière. C’est seulement ainsi, avec des services solides, des yeux qui se regardent dans la rue, et des mains qui tiennent ensemble les piliers d’une ville digne, que Montréal — que le monde — retrouvera le son de son propre cœur.





