87 milliards. Presque le PIB cumulé de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, enjambés d’un simple chèque de Jeff Bezos pour son dernier joujou techno-intellectuel : Project Prometheus. Officiellement, il s’agit de « libérer l’intelligence » ; dans les faits, il s’agit d’en capturer tous les flux, les brevets, les cerveaux. Bienvenue dans l’ère où la matière grise devient matière première, privatisée et consolidée dans les veines numériques d’une super-élite géo-technique. On ne parle plus de capitalisme cognitif — mais de féodalisme neuronal.
Et s’il ne suffisait que de l’argent… Avec Prometheus, Amazon ne finance pas qu’une IA : elle tente d’instaurer un régime cognitif privé, préemptant savoirs, data et algorithmes. Il ne s’agit plus simplement de vendre ou d’optimiser, mais de prédire, décider, régner. La Silicon Valley adore parler de démocratisation de l’intelligence — tout en verrouillant ses protocoles et en brevetant ses architectures. À ce rythme, le futur ne sera pas seulement écrit par des machines, mais édité par Bezos & co., version 2.0 du Club Bilderberg mais digitalisé jusqu’à l’os.
Quid du Sud global ? En Chine, l’IA se militarise et devient outil de gouvernance autoritaire. En Inde, l’État met ses bases de données biométriques au service d’ambitions identitaires. En Afrique, start-up locales comme Data Science Nigeria redoublent d’efforts pour créer des IA enracinées, mais peinent à résister aux rachats et appropriations. Le scénario est toujours le même : cerveaux formés dans l’urgence technologique, capturés par les majors globales avant qu’ils n’aient pu irriguer leurs propres terres. La fuite des cerveaux a changé d’échelle — elle est digitale, algorithmique.
Et les dilemmes éthiques ? Multiples. Qui décide ce que l’intelligence doit apprendre, simuler, reproduire ? À qui appartiennent les corpus qui nourrissent ces modèles ? Aux peuples, aux chercheurs, aux industries ? Les réponses, pour l’instant, se trouvent dans les poches des investisseurs. « L’intelligence collective » devient une excuse pour une centralisation féroce. Comme le dit Tomiwa Aladekomo, activiste nigérian : « Ceux qui contrôlent l’IA ne chercheront pas à la partager mais à l’imposer. » On ne gouverne pas l’IA, on gouverne au travers de l’IA.
Il est urgent d’imaginer une gouvernance mondiale des intelligences, où les savoirs migrent, se connectent mais ne se capturent pas. Un droit cognitif pour les peuples, au même titre que le droit à l’eau ou à la terre. Car si Prometheus a volé le feu des dieux, Bezos, lui, veut la recette des synapses. Face à cette offensive, recréons des solidarités neurales internationales. Le savoir est un bien commun universel — et il est temps de sortir l’intelligence artificielle du coffre-fort des milliardaires.





