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Bois en berne, vies en veille

À Saint-Michel-des-Saints, l’odeur familière de la sciure s’est dissipée, remplacée par le silence amer des machines à l’arrêt. Depuis les derniers droits de douane imposés par les États-Unis, la forêt, jadis promesse d’avenir, devient le théâtre d’une précarité spectaculaire. Près de 30 000 emplois suspendus d’un fil, dans des villages où chaque débit de planche était un battement de cœur communautaire. Derrière les statistiques, ce sont des familles entières qui vacillent, entre incertitude économique et sentiment d’abandon politique.

Jean-Philippe, 42 ans, bûcheron depuis ses 18 ans, regarde ses mains calleuses comme des preuves vides. « J’ai jamais rien fait d’autre que travailler dans le bois. Et là, on me demande de survivre avec du vide. » Sa fille de dix ans ne parle plus de Noël mais de ce qu’elle pourrait revendre pour que papa ait de l’essence. Ses mots claquent dans l’air froid comme des éclats de vérité. Ces dernières semaines, les foyers s’organisent, les soupers communautaires se multiplient — ici, la solidarité remplace ce que les politiques publiques oublient.

Au-delà des pertes financières, c’est une identité régionale qui s’effrite. « La forêt, c’est pas juste notre gagne-pain », me confie Monique, infirmière en CLSC et fille de scieur. « C’est notre colonne vertébrale. Coupez ça, puis y reste plus grand-chose pour nous tenir debout. » Les forêts québécoises, longtemps pilier de dignité pour les communautés rurales, deviennent des symboles d’un déclin orchestré à distance, entre traités internationaux et inaction provinciale.

Pour beaucoup, la colère ne vise pas uniquement Washington, mais bien Québec. À leurs yeux, la réponse du gouvernement Legault s’apparente davantage à une note de bas de page qu’à un plan d’action. Les revendications sont simples : un fonds d’urgence, une conversion des emplois, des formations adaptées. « On ne veut pas juste des chèques pour survivre. On veut continuer à exister, à bâtir quelque chose de durable ici », martèle Claudie, mère monoparentale de trois enfants et opératrice d’écorceuse avant la fermeture.

Chaque mesure économique a un visage, une voix, un rêve suspendu. Dans les régions forestières du Québec, les habitants n’attendent pas la charité — ils réclament la justice. Une justice qui reconnaît que l’économie, c’est aussi une question de dignité. Que sans la forêt, sans ces travailleurs et travailleuses souvent invisibles, c’est tout un pan de notre humanité que l’on coupe à blanc.

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