Parse-clean-Single-post12.item_.json_.imageName-1-168

Bombardier et la tentation de l’économie d’armement

La récente annonce de pourparlers entre Bombardier et le fabricant suédois Saab, visant l’assemblage de chasseurs Gripen au pays, relance le débat sur le rôle des industries de défense dans l’économie canadienne. Derrière les promesses d’emplois et de développement technologique, se cache une stratégie qui mobilise massivement l’argent public pour des retombées économiques contestées. L’idée que l’économie de guerre puisse être un moteur de croissance soutenue est non seulement discutable empiriquement, mais elle soulève aussi des enjeux éthiques majeurs et des arbitrages budgétaires indispensables.

Sur le plan économique, les investissements militaires ont ce qu’on appelle des effets multiplicateurs relativement faibles comparés à ceux des secteurs civils comme la santé, les infrastructures ou l’éducation. Une étude du Watson Institute (Brown University, 2021) illustre que, pour chaque milliard investi, les emplois créés sont 1,5 fois plus élevés dans l’éducation et près de 1,2 fois dans les énergies renouvelables que dans la fabrication de matériel militaire. Autrement dit, en matière d’impact macroéconomique, la défense est un moteur coûteux et peu efficace. Cela remet en cause la logique des partenariats militaires comme levier d’industrialisation ou de développement régional.

Bombardier n’en est pas à son premier virage opportuniste. De l’aviation commerciale à la division ferroviaire, l’entreprise a su entretenir un lien étroit avec le financement public, avec à la clé des résultats souvent en demi-teinte. Le soutien gouvernemental massif des deux dernières décennies — notamment lors du projet CSeries — s’est trop souvent traduit par des bénéfices concentrés et de l’instabilité à long terme. Intégrer la chaîne de valeur militaire pourrait certes créer une nouvelle source de rentrées, mais cela amplifierait aussi la logique de dépendance aux subventions, sans garantie de création d’un écosystème pérenne autour de l’innovation civile.

Historiquement, plusieurs pays ayant voulu basculer vers une économie militaro-industrielle endogène ont fait face à des impasses budgétaires et productives. En France, le programme Rafale s’est accompagné de dépassements majeurs et d’un effet d’éviction budgétaire qui a pesé sur l’enseignement supérieur et la R&D non militaire. Plus près de nous, la tentation de militariser une partie de l’activité industrielle doit être mise en perspective avec le manque chronique de transparence des contrats de défense au Canada : clauses caviardées, évaluations d’impact partiellement publiées, et une surveillance parlementaire souvent symbolique. Une économie mature ne peut se permettre de faire de tels paris à l’aveugle.

Plutôt que d’appuyer une relance par les armes, Ottawa et Québec gagneraient à explorer des stratégies industrielles alternatives : soutien massif à l’électrification du transport, renforcement des chaînes d’approvisionnement en santé, modernisation énergétique des bâtiments publics. Ces secteurs favorisent l’emploi local, la recherche appliquée, et offrent des retombées diffuses dans la société. Il ne s’agit pas de diaboliser tout projet militaire, mais d’exiger des choix éclairés, mesurés, et surtout alignés avec les priorités sociales et écologiques du siècle présent. L’économie n’est pas neutre; elle reflète les valeurs qu’on choisit d’y investir.

PARTAGER CET ARTICLE