Il y a quelque chose de profondément triste à voir la cabane à sucre — ce rituel sucré, populaire, enraciné dans nos campagnes et nos mémoires — glisser vers un luxe réservé à ceux qui peuvent aligner 50 dollars par tête pour un repas autrefois pensé comme rassembleur. Cette hausse, présentée comme une fatalité liée aux coûts, nous dit surtout ceci: même nos traditions communes sont aspirées dans la spirale d’un modèle économique qui transforme chaque moment collectif en marchandise premium. Et quand la culture devient un produit, ce sont toujours les mêmes qui en sont exclus.
Dans les villages, des familles me racontent qu’elles doivent désormais choisir entre une visite symbolique à la cabane et une semaine d’épicerie. Le sirop coûte plus cher, les œufs plus chers, la main-d’œuvre plus rare — oui, évidemment. Mais le problème ne se limite pas à ce que “coûte” la production. Le vrai gouffre, c’est le système alimentaire sous pression, les chaînes de distribution qui étouffent les petits producteurs, et l’incapacité d’un Québec riche en ressources à garantir une tradition accessible à celles et ceux qui la font vivre. Quand les prix montent plus vite que les salaires, ce ne sont pas les traditions qui changent — c’est l’injustice qui s’approfondit.
J’ai parlé avec des travailleurs saisonniers, ceux qui se lèvent à quatre heures pour entailler les érables et ceux qui, dans les cuisines, préparent les fèves, les oreilles de crisse et les trempettes à la tire. Plusieurs m’ont confié qu’ils cumulent deux emplois pour tenir jusqu’à l’été, que les profits ne ruissellent jamais jusqu’à eux. L’un d’eux m’a lancé: «On parle d’augmenter les prix, mais jamais d’augmenter nos salaires.» Le goût du sirop est sucré, mais la réalité de ceux qui le fabriquent reste amère. Leur voix rappelle que la hausse des prix ne devrait pas être un prétexte pour normaliser un modèle économique où les travailleurs restent invisibles.
Il faudrait dire les choses crûment: la privatisation rampante de nos traditions est une forme d’effacement culturel. À force de les rendre inaccessibles, on les arrache aux classes populaires, on les transforme en expériences instagrammables pour visiteurs bien nantis. Et pendant que les cabanes ajustent leurs menus pour “rentrer dans leurs frais”, aucune politique publique ne s’intéresse à l’enjeu culturel d’un accès équitable. Pourtant, protéger la cabane, ce n’est pas seulement protéger une entreprise — c’est protéger un espace de transmission, un lieu où les générations se rencontrent autour d’une nappe en plastique à carreaux et d’un rire collant de sucre.
Alors oui, il est temps de poser la question qui dérange: à qui appartient encore la cabane à sucre? Aux familles qui n’y vont plus? Aux travailleurs précaires qui la maintiennent debout? Ou à un marché qui dévore chaque miette de ce qui devrait rester commun? Si on veut que cette tradition survive autrement qu’en produit de luxe, il faudra exiger mieux — des politiques alimentaires plus justes, des salaires décents, des soutiens régionaux réels. Et surtout, il faudra refuser l’idée que nos racines peuvent être tarifées au prix fort. Une tradition qui exclut n’est plus une tradition: c’est une vitrine. Et le Québec mérite mieux qu’une vitrine.





