« Dans certains cas, je me demande si j’aide ou si j’abandonne », souffle avec pudeur Clara*, psychiatre en établissement carcéral depuis onze ans. Dans son bureau sans fenêtres, retranchée derrière des murs souvent plus symboliques qu’utiles, elle tente d’apaiser la souffrance aiguë de détenus atteints de troubles mentaux sévères. Mais avec des ressources minées, elle reconnaît que le système ressemble parfois davantage à une boîte de rangement pour les oubliés de notre société. Le rapport du Bureau de l’enquêteur correctionnel, publié cette semaine, vient elle aussi appuyer cette réalité glaçante : les prisons canadiennes se transforment en lieux d’isolement extrême pour les malades mentaux, où traitement rime trop souvent avec punition.
Lors de mes visites à l’établissement fédéral de Donnacona, j’ai rencontré Malik*, un homme noir de 38 ans, diagnostiqué schizophrène à l’adolescence. Sans domicile fixe avant son arrestation pour une agression non préméditée, il me raconte son histoire d’une voix posée, mais entrecoupée de silences pesants. « J’ai demandé de l’aide, on m’a donné des barreaux », dit-il. Comme lui, nombreux sont ceux dont le parcours carcéral commence bien avant l’incarcération : pauvreté chronique, racisme systémique, absence de soutien en santé mentale. Leur détresse dérange, alors on l’enferme, à défaut de la comprendre.
Dans ces couloirs anonymes, les symptômes se déploient crûment : cris dans la nuit, automutilations, repli psychotique. Et malgré les efforts de soignants dévoués et souvent eux-mêmes épuisés, les conditions font de la souffrance une routine. « On ne soigne pas dans une cellule de béton », m’explique Simon*, infirmier psychiatrique. Il parle de cas de patients privés de lumière naturelle pendant des semaines, ou mis en isolement prolongé, une pratique maintenue malgré sa proximité avec la torture psychologique. À travers leurs mots, ce qui résonne, c’est l’appel à la dignité, même derrière les barreaux.
Ces expériences ne sont pas des anomalies mais les effets d’un système qui échoue à prendre soin. En tant que société, nous avons accepté que la prison remplace l’hôpital, la détention remplace le dialogue. Les constats du rapport Zinger montrent que notre politique pénale ne protège pas, elle punit le mal-être. Et si ces visages, ces récits, vous semblent lointains, n’oublions pas que les frontières entre stabilité et vulnérabilité sont souvent plus minces qu’on ne veut l’admettre. Comme le dit Clara : « Ça pourrait être moi, ou vous, si la vie avait tourné un peu différemment. »
Réhumaniser la justice, c’est d’abord tendre l’oreille à ce qui est tu. Créer de la place pour le soin, la réinsertion, le respect des corps et des esprits fragilisés. Car chaque cellule renferme plus qu’un détenu : elle contient une histoire complexe, une série d’échecs collectifs, une chance de mieux faire. Alors la question n’est pas pourquoi ces personnes sont là, mais pourquoi elles n’ont trouvé aucune autre porte ouverte avant celle de leur cellule.





