Les images venues de France ces derniers jours ne montrent pas une dérive : elles exposent une fracture. Des milliers de personnes dans les rues, des vitrines brisées, des affrontements avec la police. Les médias mainstream appellent ça « la violence », « les débordements ». Mais la vraie violence, celle qui s’installe lentement, silencieusement, c’est celle des loyers qui avalent la moitié d’un salaire, des factures d’épicerie qui explosent, des services publics sabordés au nom de l’austérité. La colère qui s’exprime aujourd’hui dans les rues françaises n’est pas le problème — elle est le symptôme d’un ordre économique devenu intenable pour des millions de personnes.
Pendant que les chroniqueurs s’indignent des vitrines cassées, on oublie vite pourquoi les gens descendent dans la rue. Les salaires stagnent depuis des décennies tandis que le coût de la vie explose. Le logement devient un luxe inaccessible. Les hôpitaux manquent de lits, les écoles de profs, les transports publics de moyens. Le contrat social est rompu : on demande aux gens de travailler plus pour gagner moins, de se serrer la ceinture pendant que les profits records s’accumulent chez les géants de l’énergie, de l’alimentation, de l’immobilier. La fixation médiatique sur les « casseurs » sert une fonction politique : elle efface les causes structurelles et transforme la contestation sociale légitime en problème de maintien de l’ordre.
Au Québec, on reconnaît cette mécanique. Même rage sourde face à la crise du logement qui chasse les familles hors de leurs quartiers. Même épuisement devant l’inflation qui gruge le pouvoir d’achat. Même détresse quand on voit l’itinérance exploser dans nos rues pendant que les gouvernements refusent d’investir massivement dans le social. Et même réflexe des élites : criminaliser la colère plutôt que d’écouter ce qu’elle dit. Quand des centaines de personnes campent dehors l’hiver et que la réponse politique est de déloger les tentes plutôt que de construire du logement social, le message est clair : l’ordre des marchés compte plus que la dignité des gens.
Il faut dire les choses clairement : on peut rejeter la violence gratuite tout en reconnaissant la légitimité absolue de la mobilisation sociale. Casser une vitrine n’est pas une stratégie politique, mais l’ignorer pour discréditer un mouvement entier, c’est de la manipulation. Les mouvements sociaux ne sont jamais purs, jamais parfaits — ils sont l’expression brute d’une urgence que les institutions refusent d’entendre. Et quand toutes les voies légales, toutes les pétitions, toutes les élections semblent mener au même mur d’indifférence néolibérale, la rue devient le dernier espace d’expression démocratique. Ce n’est pas glorieux, mais c’est humain.
La question n’est plus de savoir si la colère sociale est « justifiée » — elle l’est, évidemment. La vraie question, c’est de savoir si on aura le courage politique de s’attaquer aux racines du problème : un système économique qui concentre les richesses, précarise le travail, marchandise le logement et sacrifie les services publics sur l’autel de la rentabilité. Tant qu’on protégera l’ordre des marchés avant la vie des gens, la rue continuera de parler. Et elle parlera de plus en plus fort.





