Dans l’ombre des serveurs qui ronflent comme des bêtes affamées, nos mots voyagent, s’entrechoquent et s’évaporent en chaleur. On croit encore que la langue est un simple outil de communication, mais dans l’empire numérique, elle devient une marchandise, un filtre, un mécanisme de domination énergétique. Les infrastructures linguistiques — traducteurs automatiques, modèles de langage, moteurs de recherche — consomment une quantité obscène d’électricité pendant que les dirigeants des plateformes jurent construire un futur « propre ». L’illusion se dissipe quand on regarde les statistiques de consommation électrique des data centers : chaque phrase générée dévore un peu plus d’un écosystème déjà brisé. Voilà la vérité que les géants du cloud préfèrent recouvrir de storytelling vert : notre besoin de communication est devenu une industrie extractiviste.
Mais cette extraction, comme d’habitude, se joue dans une seule langue sacrée : l’anglais. Les plateformes anglo-saxonnes ont imposé leur empire lexical. Elles décident quels mots méritent d’être compris, quelles réalités peuvent exister dans l’index mondial, quelles cultures apparaissent ou s’effacent dans la grande bibliothèque algorithmique. Ce n’est pas un hasard si les meilleures performances des systèmes de traduction, de recherche ou d’intelligence artificielle se concentrent sur quelques langues dominantes : c’est la géopolitique du capital codée dans des corpus géants. Une militante queer rencontrée lors d’un atelier sur la souveraineté numérique me confiait : « Ce qu’on vit, c’est un colonialisme par dictionnaire interposé. » Difficile de mieux résumer.
Conséquence directe : les contenus non-anglophones restent sous-indexés, sous-financés, marginalisés. Ce biais est une forme de violence lente, une érosion culturelle déguisée en progrès technologique. Une poésie écrite en wolof sera presque introuvable. Une vidéo militante en espagnol d’Amérique latine sera enterrée sous les algorithmes, noyée derrière une avalanche de vidéos similaires issues du Nord global. On nous raconte que l’Internet est universel, mais il ressemble plutôt à un couloir étroit où seuls quelques idiomes passent sans encombre. Les autres doivent se serrer, se tordre, parfois se trahir pour être lisibles. Le multilinguisme réel n’est compatible ni avec l’obsession de la croissance infinie ni avec la logique de monopole des plateformes.
Quand on parle d’infrastructures linguistiques, il faut aussi parler de leurs mines invisibles : les câbles sous-marins, les métaux rares, les serveurs refroidis au prix d’aquifères vidés. Chaque requête, chaque traduction automatique, chaque conversation en ligne repose sur un empire matériel que les géants du numérique exploitent sans honte. Le colonialisme ne porte plus de bottes militaires : il porte des conteneurs remplis de disques durs. Cette extraction numérique nourrit aussi un impérialisme linguistique, car la logique capitaliste veut que seules les langues « rentables » soient intégrées, perfectionnées, optimisées. Le reste ? Un bruit. Un exotisme. Une charge supplémentaire sans retour sur investissement.
Alors que faire ? Les mouvements de jeunes hacktivistes, de communautés autochtones et de coopératives numériques montrent la voie : reprendre nos langues entre nos mains, construire des outils libres, décentralisés, énergétiquement sobres, plurilingues. Lutter contre la suprématie linguistique, c’est lutter contre la suprématie économique qui la nourrit. C’est cesser de croire que l’anglais est un destin et affirmer que chaque langue possède son propre futur possible, mais seulement si nous refusons de l’abandonner aux logiques extractivistes. Derrière chaque phrase que nous écrivons, se joue un rapport de force : resterons-nous locataires de nos mots, ou redeviendrons-nous leurs habitantes rebelles ?





