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Crise sociale au Canada : Davos oublie les marges

À Davos, dans les couloirs feutrés du Forum économique mondial, Mark Carney a pris la parole pour évoquer les bouleversements de l’économie mondiale. Ex-gouverneur de la Banque du Canada, maintenant figure politique très en vue, il parle d’instabilité, de transition verte et d’optimisme économique. Mais pendant que les élites réfléchissent à demi-voix au futur, à Gatineau, Marie-Claude, 62 ans, compte les jours avant de devoir quitter son logement devenu trop cher. « Je les entends parler à la télévision, mais ils ne savent pas qu’on vit à trois dans un deux et demi ici, juste pour se chauffer à peu près convenablement », confie-t-elle, les yeux humides.

Le Canada, pourtant cité en exemple pour sa résilience économique, connaît une crise sociale tangible. Dans les centres communautaires, dans les écoles et les maisons de retraite, le mot réforme économique est vidé de son sens tant il ne touche jamais les causes profondes. Inflation, loyers inabordables, banques alimentaires débordées : les mots choisis à Davos ne rencontrent pas les réalités des boulevards de Saint-Jérôme ou les rues glaciales de Winnipeg. Au fil de mes reportages, ce que je recueille, ce ne sont pas des courbes de croissance, ce sont des histoires de survie.

Dans les communautés que je côtoie, une lassitude s’installe. Pas envers « l’économie » en soi, mais contre cette impression grandissante d’être invisibles, systématiquement absents des priorités nationales. Le ressentiment n’est plus silencieux. « Ils envoient des millions à l’étranger, mais ma fille dort sur le divan depuis trois mois parce qu’on ne peut pas avoir un 4 et demi à prix raisonnable », dit Lionel, éducateur à Longueuil. Les Canadiens ne rejettent pas l’idée de solidarité internationale — ils demandent simplement qu’elle ne se fasse pas au détriment de leurs enfants, de leurs soins, de leur toit.

Le discours à l’étranger est toujours plus flatteur. Il parle de leadership, de vision. On brandit la diplomatie économique, l’investissement dans l’innovation, les promesses du capital vert. Mais sur le terrain, les organismes communautaires manquent de financements, les enseignants manquent de soutien, les patients attendent toujours un médecin de famille. Le message envoyé à la population ? L’avenir du monde semble passionner davantage nos dirigeants que le présent de ses citoyens. Et cette fracture s’élargit à chaque sommet où l’on oublie d’écouter les récits des marges.

Chaque politique est une histoire humaine. Et celles qui s’écrivent aujourd’hui, loin des caméras dorées de Davos, méritent d’être entendues. Ce n’est pas l’économie mondiale qui fait les repas du soir, mais les décisions locales, les logements accessibles, les écoles inclusives, les transports qui arrivent à l’heure. Car si l’on veut éviter que la colère ne devienne résignation, il faudra bien un jour que les grands décideurs lèvent les yeux vers ceux qu’ils prétendent servir. Et qu’ils les voient enfin.

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