La croissance économique donne encore l’illusion d’un progrès partagé, mais les chiffres racontent une autre histoire : les écarts de revenus se creusent, les services publics s’effritent, et le bien-être collectif régresse. Aux États-Unis, la confiance des consommateurs touche un creux de trois ans, selon les plus récents sondages, malgré une reprise nominale du PIB. Ce n’est pas un paradoxe, c’est un symptôme. Quand la richesse produite ne circule pas, elle engorge le sommet mais asphyxie la base. C’est cette désynchronisation — entre gains macroéconomiques et réalités vécues — qui nourrit la colère sociale et l’essoufflement démocratique.
Ce déséquilibre devient critique lorsqu’il est aggravé par des décisions politiques antisociales. Le shutdown qui paralyse actuellement les États-Unis n’est pas un bogue administratif ; c’est un sabotage institutionnel. Près de 1000 vols annulés vendredi dernier en sont la manifestation visible, mais les conséquences invisibles, comme le gel des subventions scolaires, des programmes alimentaires ou des opérations de santé publique, sont autrement plus lourdes. C’est l’idée même de l’État protecteur qu’on fragilise, au nom d’une austérité idéologique qui ne s’applique jamais aux niches fiscales des plus riches.
Les échos de cette logique se font sentir ici. Pressions budgétaires sur les universités, plafonnement des budgets syndicaux, érosion des couvertures des mutuelles : nos institutions sociales, fondements du contrat collectif, sont lentement étranglées. L’obsession de la rentabilité court-termiste nous pousse à voir dans l’éducation, la santé ou la solidarité des coûts à couper, plutôt que des investissements à protéger. Pourtant, chaque dollar public investi dans les services de proximité génère de la stabilité sociale, de l’emploi non délocalisable et un meilleur accès à la mobilité économique.
Un virage solidaire supposerait de sortir des faux dilemmes budgétaires pour recentrer la politique fiscale sur l’égalité réelle. Cela passe par une taxation plus robuste des grandes fortunes et des revenus passifs, une lutte active contre l’évasion fiscale, et un réinvestissement massif dans les soins aux aînés, le logement abordable et les infrastructures sociales. Contrairement à la croyance répandue, ces choix ne freinent pas l’économie : ils l’ancrent durablement. La croissance future dépendra moins des dividendes que de la résilience collective — et donc d’un cadre d’action publique soutenu, prévisible et juste.
Refonder une solidarité économique, ce n’est pas nostalgique. C’est urgent et pragmatique. Dans une époque marquée par les incertitudes climatiques, géopolitiques et techno-économiques, les sociétés les plus cohésives seront les plus adaptables. Cela exige de retrouver le cœur dans la logique : remettre l’humain au centre des modèles productifs. Et cela commence par reconnaître que l’inégalité n’est pas une fatalité économique, mais une construction sociale — donc une responsabilité politique.





