Le système Cúram, plateforme numérique conçue pour automatiser la gestion des prestations sociales, est aujourd’hui au cœur d’une controverse budgétaire majeure : près de 5 milliards de dollars de dépassements selon les récentes révélations. Mais au-delà des chiffres, c’est une question de philosophie publique qui se pose. Le recours massif à une solution logicielle propriétaire, développée par l’entreprise américaine IBM, traduit une dépendance technocratique croissante à des outils complexes qui échappent au contrôle démocratique des citoyens et de leurs représentants. Ce type de dérive soulève une tension familière : comment allier modernisation de l’État et sauvegarde du bien commun?
Initialement présenté comme un remède à la fragmentation et à l’inefficience des systèmes sociaux, Cúram promettait une gestion « intégrée » des prestations. En réalité, plusieurs études sur des implémentations comparables en Europe — notamment au Royaume-Uni et en Irlande — démontrent que ces plateformes entraînent souvent une rigidification des services, une dépendance à long terme aux fournisseurs privés, et des coûts de maintenance exponentiels. Sous couvert de mise à jour technologique, l’État semble déléguer des pans entiers de sa souveraineté administrative à des contractants dont les objectifs restent fondamentalement commerciaux.
Ce glissement technique n’est pas neutre pour les usagers. Pour les aînés, en particulier, Cúram devient un filtre plutôt qu’un lien : interface impersonnelle, procédures opaques, délais accrus. Dans plusieurs témoignages recueillis par des groupes communautaires, on entend le même refrain : incompréhension, découragement, sentiment d’abandon. Le numérique devient ainsi un nouvel obstacle, non anticipé, dans l’accès à des droits sociaux fondamentaux. Cette transformation, en apparence neutre, a un effet corrosif sur la confiance envers les institutions publiques déjà fragilisée par les années d’austérité.
Comparer Cúram à d’autres initiatives démontre aussi l’importance de la gouvernance. La Norvège, par exemple, a opté pour une approche modulaire, conçue en interne, avec un fort accent sur l’éthique numérique et la transparence des algorithmes utilisés. Résultat : des coûts sous contrôle, une meilleure réponse aux besoins des usagers, et une pleine maîtrise des données publiques. Ce modèle nous rappelle que la résolution de problèmes sociaux complexes ne peut reposer uniquement sur des solutions « clés en main » importées, sans adaptation locale ni consultation des parties prenantes, notamment les syndicats et groupes d’aînés.
Ce débat va bien au-delà du budget ou de l’informatique : il touche à la vocation même du service public. Miser sur Cúram sans mécanismes robustes de consultation, d’évaluation et de redevabilité, c’est risquer une privatisation déguisée de la gestion sociale. Une approche progressiste, centrée sur l’humain, exhorterait à réconcilier technologie et équité, efficacité et empathie. Pour y parvenir, il faudra sortir du pilotage en vase clos et réaffirmer que l’innovation ne remplace jamais la solidarité, mais doit la renforcer.





