Il faut s’habituer à attendre. En mars 2026, la Cour suprême du Canada se prononcera sur l’avenir de la loi québécoise sur la laïcité, cette suspension codifiée de droits fondamentaux au nom d’une neutralité imaginaire. Pendant que l’Histoire se trame dans les plis de robes judiciaires, les existences mises en pause – voilées, turbanées, marginalisées – poursuivent leur chemin bancal, sans reconnaissance autre que la résilience quotidienne. La laïcité, devenue doctrine d’État, traîne maintenant sa rigidité jusqu’aux plus hautes instances, où la justice tarde comme à dessein, comme si ne pas trancher permettait d’éviter de penser.
Dans les écoles, les transports, les bureaux, le quotidien se détériore silencieusement. Ce ne sont pas les grands débats télévisés qui marquent l’histoire mais les réactions gênées dans une salle de classe lorsqu’une enseignante quitte son emploi pour préserver sa foi et sa dignité. Ce sont les emplois refusés, les ambitions tronquées, les regards fuyants. L’attente légale est devenue une stratégie politique : en différant l’arbitrage, le gouvernement laisse faire l’érosion. L’inertie, habituellement neutre, devient ici un choix actif, un consentement à l’injustice dans le confort du provisoire.
Philosophiquement, l’attentisme juridique nous confronte à une forme étrange de lâcheté. Comme si reporter une décision suffisait à exorciser l’angoisse morale qu’elle suscite. Mais qui assume les conséquences de cette suspension ? Qui tient compte de l’angoisse de celles et ceux à qui l’on dit : attendez que la majorité décide si vous avez le droit d’exister pleinement ? La neutralité invoquée est morale autant que politique. Elle prétend soustraire l’État aux passions – mais c’est oublier que la peur, le conformisme ou la volonté d’homogénéité sont aussi des passions. Des passions autoritaires, douces comme la neige qui ensevelit sans bruit.
L’enjeu n’est pas simplement de savoir si la loi est constitutionnelle ; il est de comprendre quel imaginaire elle véhicule et en qui elle se méfie. Car chaque journée d’attente consolide l’idée que certaines différences sont tolérables, tant qu’elles ne dérangent pas la majorité. Dans ce théâtre idéologique, les figures racisées deviennent les actrices anonymes d’un récit où elles ne tiennent jamais la plume. La loi, éloignée de son vernis « d’égalité », révèle un pacte social conditionnel : vous êtes libres, à condition de ne pas être trop visibles, trop autres, trop entières.
Comprendre ce procès, c’est regarder en face nos philosophies refusées. C’est admettre que la laïcité, brandie contre les signes religieux, peine à cacher sa propre dérive identitaire. Elle trahit un besoin de contrôle maquillé en principe noble. Il est temps que la justice pense plus vite que la peur. Et si l’on veut encore croire à une démocratie où le droit ne se fait pas complice de l’humiliation lente, il faudra refuser que le silence judiciaire continue de couvrir la langue blessée de celles et ceux qu’on force, tout doucement, à disparaître.





